mercredi 10 mars 2010

NORD SUD - On s'appelle Mutants Anachroniques oui ou merde?

« SANS PARLER du tort que vous faites à VOS MAÎTRES en les PRIVANT DE VOTRE TRAVAIL, vous n’entendez point la messe les jours saints ; vous n’approchez point les Sacrements ; vous vivez dans le CONCUBINAGE, n’étant point mariés devant vos légitimes pasteurs… »


In Lettres édifiantes et curieuses, écrites des Missions étrangères, par quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus. A Paris chez Nicolas Le Clerc, ruë Saint Jacques, proche Saint Yves, à l’image Saint Lambert. M.DCC.III [-M.DCC.LXXVI.]

jeudi 11 février 2010

NORD SUD - Retour à Carthage, Mutants Anachroniques vs. YSOGOL


CARTHAGE-VIDÉO est l’un des textes qu’on a lus chez Mycroft, ça fait déjà un bail — tiens : 2 ans presque jour pour jour ! Ce texte a aussi inspiré 3 morceaux à YSOGOL, le troisième étant plutôt un collage d’ambiances posant les bases d’une B.O. imaginaire :
http://www.myspace.com/mutantsanachroniquesvs
Ça c’est pour la musique. Pour ceux de nos très honorables visiteurs qui ne connaîtraient pas le texte lui-même, où ne s’en souviendraient pas, nous le repostons ici...

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Je vais, en l'absence de mon Dieu, conter au long et au large l'année vingt-neuvième de mon âge.

J'arrivai dans cette ville avec des fantasmes de proximité — le cloisonnement étant politique. Les artistes y rigolaient, sillonnant les rues à bord d'une Mercedes ou encore baisant chez eux devant la photo du chien, sans parvenir à soulager l'auditeur du poids d'un imaginaire germé entre les pages people de Gala. Quant à moi — avide misérablement de me gratter au sensible — j'étais sans appétit pour les aliments inrockuptibles.

C'est donc dans un mauvais parfum de conformisme pépère et d'intolérance franchouillarde que, pendu à mon bout de chair, je tendis mon cul en forme de tête d'insecte vers l'habitation voisine — se soulevant énormément pour qu'on voit bien que ça rentre et que ça sort —: espace public sans bannière, mais avec intertitres poético-licencieux. Là je tombai sur des individus en proie au délire d'orgueil, charnels à l'excès et bavards.
J'entrai dans cette industrie comme dans une boucherie —
Ô mirages de corps,
corps truqués !

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« Les culs seront japonais ou ne seront pas », déclarai-je pour garder une contenance.
J'en profitai pour scruter cette espèce de troisième pied — la dernière contemporanéité du corps — tandis qu'il s'enfilait sa capote comme un Adonis qui n'aime que lui-même. Je fus alors en grand émoi à l'idée que j'allais être contraint par nécessité de déposer ma charge sur le champ.
Il était avant tout Français, et très nationaliste de surcroît — d'où son air dégoûté et critique envers la touche « avance rapide » et mon sourire blanc… Ah, comme je m'en voulais d'être moins dans le besoin !

C'était en mai 98 — on a décidément les révolutions qu'on peut.

Je poursuivis ma visite. Le but recherché était de me sortir de l'environnement qui m'étouffait et d'avoir l'assurance de passer des moments inoubliables, de découvrir des plaisirs nouveaux et exceptionnels — mais les femmes étant coupées en deux, la pointe de mon intelligence ne pénétrait pas dedans. Aussi ouvris-je le catalogue des Derniers Etats du Corps publié par les rêves fétides de perfection surhumaine crypto-nazie.

Voici ce que j'y lus :

« Si l'on fait l'amour comme l'on a envie de le faire avec des cariatides électroniques rasées du pubis et carrossées chez Leni Riefenstahl, toutes les beautés inférieures que sont les lépreux sans crécelle de la classe moyenne arrivent sans prévenir, mais quand même prévenantes. Ils ne dissocient jamais l'action de la description méticuleuse, usant de leur langue inventive et con jusqu'aux derniers états de la pensée. »

J'allai donc de ce pas louer un des ces films pour hétéros où le cul est clinique. On y voyait — tournez-vous si ça vous gêne — une Américaine aux ongles hyper longs, hyper fluo, se faire enculer à mort par deux femmes en une seule : l'une énergique, indépendante et aventureuse, qui s'efforçait de trouver le bonheur, l'autre paralysée par la peur, par un sentiment d'insécurité, par la crainte de ne pas être à la hauteur avec ce bouchon en liège recouvert d'un préservatif mal ajusté à l'extrémité de l'appareil.
Il était déjà évident que leur relation ne marcherait pas — et, après les derniers déchirements de la fiction, je sus que rien de ce que je pourrais faire n'y changerait quoi que ce soit. Mais nous choisissons bien souvent d'ignorer les avertissements de simple bon sens que nous prodigue notre voix intérieure.

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Écumant les plateaux à la recherche d'un rôle qui ne serait pas en contradiction avec mes principes (s'accorderait avec les recommandations de mon thérapeute et ferait de la pornographie cette chose magnifique qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être), j'avisai la même actrice — celle aux deux visages — en train de se faire sodomiser par une grue de voirie.
C'était l'occasion que j'attendais (effectivement touché de loyale et sincère miséricorde, je pouvais même souhaiter qu'il y eût des misérables pour donner lieu à ma miséricorde).
Je lui avouai alors désirer avoir une relation stable avec elle, ou du moins essayer — si elle était d'accord bien sûr. Je voyais bien que la relation dans laquelle elle était présentement engagée la faisait souffrir, et qu'elle n'arrivait pas à s'en libérer — les femmes ne pouvant pas avoir de regard cynique sur ce qu'elles sont en train de faire, il faut les coloniser sur une idée de sentiment.

Dans les premiers temps suivant notre rencontre, je la vis devenir progressivement plus forte et plus indépendante — plus à même de voir ce qui lui faisait du mal. Elle parvint même à divorcer d'avec sa grue.

Las ! J’avais sous-estimé son degré de dépendance affective et sexuelle… Un jour, sur la petite plage privée de la vidéo où nous jonglions avec la quille romance et la balle sexe, je la vis courir se placer au centre d'un cercle de partouzeurs.
En dépit de ma propre souffrance morale, je posai sur eux un regard impartial et fis le constat de la totale absence de mélange — tous blancs, si sinistrement —, l'ordinaire de ces hommes consistant sans doute en de pauvres filles chez qui tout trahissait une profonde identité franchouillarde d'apprenties coiffeuses et sur lesquelles ils se vengeaient, sur le mode du coït industriel, des surgelés pas très frais de la veille. Quel dégoût m'inspiraient ces méduses bio-luminescentes ! Le soir même, je décidai de renoncer à ma carrière et quittai cette ville maudite, seul.

Elle avait fini par mourir, ma mauvaise, ma criminelle adolescence ! Au bout du compte, dans le porno, il n'y a que de la physique — et je trouve ça terrible.

jeudi 7 janvier 2010

SUD - Etude pour un concept album.

1A
Un point de côté, à peine plus. Un stigmate invisible à l’œil nu à l’endroit où j’ai découvert qu’une autre t’aimait et que tu l’aimais en retour. Bien vite cautérisé par sa trahison. Toi comblé, j’aurais eu béant, un gros trou rouge sous la jupe. Là, ça ne se voit pas. Je peux tout à fait aller à la piscine, mettre un maillot de bain sans attirer les regards curieux qui feraient semblant de regarder ailleurs en fixant l’aimant de la plaie.

2B
A ce point passer inaperçu alors que le monde danse. Quelque part j’ai du mal faire.

C3
Y’a du sang partout. Tu t’es fait mal dans la salle de bain ?

D4
Comme Juliette je suis amoureuse d’être amoureuse. Jumelle par artifice, juste pour te plaire, une histoire arrangée comme une bouche peinte. Je sais que je ne t’aime pas. Je te désire, tu apparais. Je frotte la lampe d’Anaïs.

E5
Ton tréma me dit ho hisse. Pour rien je crois. Juste pour vérifier si je prends une fois encore la peine de me hisser jusqu’au sommet de ton torse. Ça marche à chaque fois.

F6
A force de gueuler dans le noir je ne produis que du silence.

7G
J’ai mal là où tu m’as touchée. Parfois.

8H
‘reaching the high end of low… Tu fredonnes. Le balancement de tes hanches épouse le mouvement basse/batterie.

9I
J’écoute tes disques. Je me surprends à parler comme toi. J10 Je t’aime ad libitum. Juste parce que tu n’es pas là et aussi parce que ça fait joli.

11K
Tu t’es choisi un nom que je ne peux pas prononcer. Sous peine de mort.

L12
Monsieur de Seingalt. A ton doigt je suis chevalière des tropiques plus que poupée de salon.

13M
Miroir mon beau miroir, Dis-moi que je suis La plus…

N14
Tu t’effeuilles et puis rhabilles ton tronc nu. Tu rallumes, tu hésites.
Anaïs. Le N un L, le A un O.
Ton non de code qui veut dire oui.

O15
Tu effaces ton profil. Reste des réponses où figure ton prénom à des messages dont les questions ont disparues. Et ta page où tu barbouilles le sang qui te sort du cœur puisque sur cet organe le pansement ne tient pas : trop humide.
Je te vois enfin de face.

P16
‘scuse me ?! Sorry ! Can you tall me how to get to hope road please ? (With strong cockney accent).

17Q
Le cul n’est pour moi que l’initiale du quotidien. J’attends beaucoup plus.

18R
Penchée sur ton cahier tu ne me vois pas debout derrière ton dos. Je regarde ta nuque. Et deux secondes – 1, 2 - j’hésite entre le sabre et le baiser.

S19
Nous sommes devenus amis en juillet, ce joyau qui pend à l’oreille d’une nubienne et lui caresse la joue de son éclat diamantin. Tu t’appelais alors Roméo.

T20
Je me suis réveillée dans ton lit ce matin du premier jour de l’année. Tes pèle-mêles au mur m’ont fait sourire jaune. Tes peluches crades, je les ai trouvées moches. Ton père nous a prêté la maison. Il est à Oklahoma city jusqu’à demain. Quand l’océan a sauté la barrière et pénétré dans le jardin – comme un qui se coule dans le recoin d’une porte pour mieux épier – sans pitié aucune pour le vieux chien ventre gonflé baudruche à quatre pattes à la surface, je n’ai pas eu peur, je n’ai rien fait. Je ne me suis doutée de rien. J’ai fixé le bout de mes pieds, longtemps, et l’eau qui affleurait au bout des semelles parce qu’il n’y avait plus d’horizon.





U21
Ce que je fais là, c’est que je te tue et toi tu ne te doutes de rien, tu ne sais même pas que tu es en vie. Ma chose, mon amour, ma chimère.


22V
Anaïs a deux faces. Et c’est pile le bon côté de son petit personnage.

W23
Ce n’est pas évident de se jeter comme ça à la tête d’un auteur. Je me suis dit, elle va se sentir empêtrée avec ça, elle ne saura quoi pas en faire après qu’elle se sera donnée un peu de lustre avec ma brosse à reluire. Elle ne comprendra rien ni ce que ça a de capital. L’histoire, elle va tomber à côté.
Une déclaration ça doit être désiré. Tombée du ciel, ça s’écrase.

24X
Je rêve de toi toutes les nuits. Toute une vie qui se tient ailleurs.
Peu savent qu’il faut sortir de son corps pour jouir. Avec toi tous les soirs je fais des NDE.

Y25
Tous les jours je porte du rouge à lèvres, des talons aiguisés, des griffes peintes, des robes qui laissent tout deviner, des bagues serpent, du fard pour faire s’échouer les marins et un joli petit rire qui découvre les crocs limés de mon vouloir toi.
Tout ça est totalement gratuit et disponible à l’instant même où je passe la double porte de l’ascenseur.

26Z
D4, G7, 11K… Ni touchée ni coulée ! Dans l’ordre comme dans l’autre.
Je suis un grand éclat de rire.
Je sautille sur ton porte-avions.

lundi 21 décembre 2009

NORD - Sur, peut-être, la poésie, suite


... une brève salve codée au milieu de l'incessant mégababillage qui reliait entre elles les différentes parties de la galaxie humaine.

(Dan Simmons)

vendredi 18 décembre 2009

NORD - Propos de poète sur la poésie


Moi aussi je la déteste. Pourtant, quand on l'aborde avec un mépris parfait, on y découvre, après tout, une place pour l'authentique.

(Marianne Moore)

lundi 9 novembre 2009

NORD - Juvenalia berlinoise


Trois fois dans ma vie je suis parti visiter Berlin. Cette année, où j’y ai vu plein de vélos, de fêtes en plein air et de nouveaux buildings élevés à la gloire des multinationales ; en juillet 2001 quand le Berlin techno flamboyant, celui du Trésor, jetait ses derniers feux nécessairement stroboscopiques ; et avant cela en ce fameux mois de novembre 1989 qu’on commémore ces temps-ci avec énormément d’insistance. J’en avais alors ramené un texte, publié dix ans plus tard avec les photos de Manuel Attali ‑ aujourd’hui co-directeur de ED Distribution, distributeur français des films de Guy Maddin, Plympton, etc.:
http://www.eddistribution.com/


Ce tout petit livre, plutôt original je crois, a été conçu et réalisé avec le concours des graphistes Blanche Rubini et Olaf Mühlmann. En 99 et 2000 j’en ai vendu pas mal (l’entendre au sens relatif) en marge de colloques, de salons et autres évènements. Ce coup-ci je me serais bien vu faisant la tournée des écoles flanqué de ma bouteille d’Evian et précédé par mon aura de sagesse vénérable, mais avec Manu nous avons opté plus modestement pour une remise en vente de quelques exemplaires jusqu’ici stockés dans un coin chez une poignée de libraires qui sont désormais libre de le vendre au prix de leur choix, comprendre : moins cher.

À PARIS : chez un des libraires soutenant la revue Borborygmes, Matière à Lire (20 rue de Chaligny), et à L’Alinéa (également dans le 12e, au 227 de la rue de Charenton).
http://www.lechoixdeslibraires.com/librairie-14237-librairie-matiere-a-lire-paris-france.htm

http://www.rue-des-livres.com/librairie/522/l_alinea.html

À ORANGE : dans la librairie de l’autre moitié des Mutants Anachroniques, L’Orange Bleue :
http://www.orangebleue-librairie.com/index.php?p=orange
Last but not least :

à BERLIN, dans la remarquable librairie française de Patrick Suel, Zadig (voir aussi son site pour lequel j’ai écrit une petite chose sur le Musée des Ramones, qui m’a d’une certaine manière ramené au temps où j’essayais de gagner ma vie comme guide de voyage.)

http://www.zadigbuchhandlung.de/


Pour en revenir au livre, je pense que celle des photos de Manu qui est partiellement reproduite sur la jaquette aurait mérité de faire une couverture de magazine, genre historique et tout, au lieu de seulement accompagner l’essai poétique du gamin de 20 ans mal dégrossi que j’étais au moment de l’écrire. L’âge bien sûr n’est pas la vraie question — voyez Clément Ribes ! — mais je suis bien placé pour juger du peu de maturité littéraire que je possédais, moi, à l’époque. Ce texte en particulier, pourtant, je ne me sens pas de le renier. Je ne suis certes ni très fier ni tout à fait dupe de cette pose romantico-cynique qui me faisait clamer haut et fort que j’étais venu à Berlin moins pour célébrer un événement a priori réjouissant que pour simplement voir le Mur. D’un autre côté, quand j’écrivais « Nous en construirons d’autres », il me semble aujourd’hui que c’était plutôt bien vu.

J’ai entendu ce matin à la radio qu’on reprochait en Allemagne aux parents, plus spécialement à l’est, de ne pas assez enseigner à leurs enfants combien la RDA était un pays atroce comparé au voisin qui l’a, depuis, si généreusement absorbé. Plus précisément on déplore que les jeunes peinent à identifier ce qui, exactement, distingue une démocratie d’une dictature. Une démocratie, j’imagine, ne fiche ni n’écoute ses citoyens. Une démocratie ne permet pas que soit reconduit dans ses fonctions, fût-ce par les urnes, un dirigeant, ou plusieurs, ayant par des mensonges aussi répétés que délibérés déclenché une guerre. Une démocratie n’organisera jamais un référendum dont on ne tiendra, ensuite, aucun compte. Une démocratie ne saurait tolérer longtemps, en son sein, une sphère d’activité et de décision qui échappe presque totalement à la juridiction commune au nom d’une pseudo « loi naturelle », qu’elle ait été mise au jour par Marx ou par Friedmann. « Nous sommes le peuple », donc nous n’avons pas à payer, au sens propre, pour l’incurie criminelle d’apparatchiks qui menacent de mettre notre pays, et les autres, en faillite. Tout ça va de soi, nicht wahr ?


Pas de doute. Ils sont cons, ces jeunes. À croire qu’ils n’ont pas suivi avec assez d’attention les édifiantes aventures de Jack Bauer. En fait il y a dans mon poème un genre de « lucidité » — mot très à la mode parmi mes amis à l’époque — qui curieusement me dérange. Qui est comme un préalable à la résignation contre laquelle je n’en peux plus de lutter, quand je tourne et retourne dans ma tête cette belle formule née, je crois, dans les rues de Leipzig, ce « Nous sommes le peuple » dont j’ai déjà parlé. Aujourd'hui donc Le Figaro Magazine (!) titre : Il y a 20 ans, LA LIBERTÉ. Oui — il y a 20 ans.


f.m.


lundi 26 octobre 2009

SUD - Wendy n'a pas suivi Peter Pan


Un dimanche de septembre à Manosque, Pascal Quignard faisait une lecture de son dernier livre. Mais la foule si dense a si vite envahi le parquet de la salle minuscule qu’il a fallu trouver à s’occuper ailleurs. C’est comme ça, sur une pointe de déception, que j’ai atterri devant la brune et sémillante Wendy Guerra.


Wendy Guerra a l’air d’avoir à peu près 12 ans et demi. Sa bio indique pourtant qu’elle est née en 1970 à La Havane. Ses cheveux chinois sont coupés au carré et retombent en une frange ultra courte au milieu du front. Une coupe d’écolière. Avec sa marguerite renversée en guise de jupe, elle a l’air de débouler tout droit d’entre les pages d’Alice au pays des merveilles. A son bras, installé dans un panier, un micro chien de la race Yorkshire fixe le public d’un air bien moins assuré que sa maîtresse. Devant elle, s’élèvent en piles des exemplaires de Mère Cuba (Stock), pépite rose bébé au milieu des tables avachies sous le poids de la rentrée littéraire.
C’est une manière de suite à Tout le monde s’en va (Stock, LGF). La narratrice a grandi et changé de nom. Nieve est devenue Nadia Guerra, demi homonyme de l’auteur. Elle a certes gagné un patronyme mais immédiatement l’on songe à la proximité du prénom Nadia avec le substantif "nadie" (personne) et le pronom" nada" (rien). Personne Guerra, Rien Guerra. N’être rien pour être tout le monde ou comment la fiction personnelle doit accéder à celle plus grand nombre. L’autofiction non pour se raconter mais pour écrire la vie. La vie de tous ces jeunes cubains nés de ceux qui ont fait la révolution.

Animatrice de radio à La Havane (comme la mère de Nieve, la gamine de "Tout le monde s’en va"), son émission est supprimée pour trop de prises de liberté. Elle quitte donc son île pour rejoindre Paris puis Moscou à la recherche d’une mère qui l’a oubliée. Si sa mère est partie, elle est restée, elle ne fait pas partie de la génération Peter Pan *. Il semble en effet que certains révolutionnaires aient plus ou moins laissé tout ce petit monde sur le carreau. "m’a coûté de détruire l’utopie. Je pensais sans cesse à ma mère qui était une vraie hippie révolutionnaire. En fait ceux qui ont fait la révolution se sont sentis blessés, ceux qui aujourd’hui sont contre trouvent que j’ai été trop molle et trop empathique. C’est pour cela que je n’appartiens à aucun parti."

Quand Wendy prend le micro, elle parle, volubile, d’une voix éraillée de gamine qui aurait hurlé et couru toute la journée dans la rue avec ses copines. Elle n’attend aucune question et explose de rire toutes les trois phrases. Elle s’explique sur le choix de sa forme narrative de prédilection : le journal intime. C’est sa mère, décédée aujourd’hui, qui lui demandait de tenir un journal pour tuer l’ennui. "Lire, écrire, nager… C’était tout ce qu’il y avait à faire. Le journal est ainsi devenu un ami, un confident, une façon d’écrire l’histoire actuelle sur le registre de la vie quotidienne. C’est aussi un moyen, dans un pays où absolument tout est collectif, de faire la conquête de l’intimité, de la solitude, d’échapper pour quelques heures à la collectivité. Avec "Tout le monde s’en va" et" Mère Cuba", j’ai fini par faire l’œuvre qu’a voulu ma mère." Le journal est aussi un moyen d’éviter les contraintes propre au genre romanesque : bâtir une intrigue de bout en bout, maîtriser les rebondissements. "Quand on vient de la poésie, on a un souci avec la narration, c’est comme une contradiction technique. Alors la forme du journal permet de résoudre tout cela".
Composites, éclatés, ses deux romans ont à peu de choses près la même structure qui fait se succéder des chapitres très courts mêlant épisodes narratifs, chansons, recettes de cuisine … un peu comme le ferait un programme de radio. « La radio a toujours été mon lien avec le monde. En plein cyclone, en pleine crise, le seul lien avec l’extérieur reste la radio. D’aussi loin que je m’en souvienne, la radio a toujours été là la bande son de ma vie ». Ouvrir Mère Cuba c’est comme s’asseoir dans une demeure délabrée de La Havane et appuyer sur le bouton "on air".

e.m.d.

* la génération Peter Pan, c'est comme ça qu'on appelle les enfants de la révolution qui ont fui Cuba dans les années 80. Tout le monde s'en va ...