jeudi 7 janvier 2010

SUD - Etude pour un concept album.

1A
Un point de côté, à peine plus. Un stigmate invisible à l’œil nu à l’endroit où j’ai découvert qu’une autre t’aimait et que tu l’aimais en retour. Bien vite cautérisé par sa trahison. Toi comblé, j’aurais eu béant, un gros trou rouge sous la jupe. Là, ça ne se voit pas. Je peux tout à fait aller à la piscine, mettre un maillot de bain sans attirer les regards curieux qui feraient semblant de regarder ailleurs en fixant l’aimant de la plaie.

2B
A ce point passer inaperçu alors que le monde danse. Quelque part j’ai du mal faire.

C3
Y’a du sang partout. Tu t’es fait mal dans la salle de bain ?

D4
Comme Juliette je suis amoureuse d’être amoureuse. Jumelle par artifice, juste pour te plaire, une histoire arrangée comme une bouche peinte. Je sais que je ne t’aime pas. Je te désire, tu apparais. Je frotte la lampe d’Anaïs.

E5
Ton tréma me dit ho hisse. Pour rien je crois. Juste pour vérifier si je prends une fois encore la peine de me hisser jusqu’au sommet de ton torse. Ça marche à chaque fois.

F6
A force de gueuler dans le noir je ne produis que du silence.

7G
J’ai mal là où tu m’as touchée. Parfois.

8H
‘reaching the high end of low… Tu fredonnes. Le balancement de tes hanches épouse le mouvement basse/batterie.

9I
J’écoute tes disques. Je me surprends à parler comme toi. J10 Je t’aime ad libitum. Juste parce que tu n’es pas là et aussi parce que ça fait joli.

11K
Tu t’es choisi un nom que je ne peux pas prononcer. Sous peine de mort.

L12
Monsieur de Seingalt. A ton doigt je suis chevalière des tropiques plus que poupée de salon.

13M
Miroir mon beau miroir, Dis-moi que je suis La plus…

N14
Tu t’effeuilles et puis rhabilles ton tronc nu. Tu rallumes, tu hésites.
Anaïs. Le N un L, le A un O.
Ton non de code qui veut dire oui.

O15
Tu effaces ton profil. Reste des réponses où figure ton prénom à des messages dont les questions ont disparues. Et ta page où tu barbouilles le sang qui te sort du cœur puisque sur cet organe le pansement ne tient pas : trop humide.
Je te vois enfin de face.

P16
‘scuse me ?! Sorry ! Can you tall me how to get to hope road please ? (With strong cockney accent).

17Q
Le cul n’est pour moi que l’initiale du quotidien. J’attends beaucoup plus.

18R
Penchée sur ton cahier tu ne me vois pas debout derrière ton dos. Je regarde ta nuque. Et deux secondes – 1, 2 - j’hésite entre le sabre et le baiser.

S19
Nous sommes devenus amis en juillet, ce joyau qui pend à l’oreille d’une nubienne et lui caresse la joue de son éclat diamantin. Tu t’appelais alors Roméo.

T20
Je me suis réveillée dans ton lit ce matin du premier jour de l’année. Tes pèle-mêles au mur m’ont fait sourire jaune. Tes peluches crades, je les ai trouvées moches. Ton père nous a prêté la maison. Il est à Oklahoma city jusqu’à demain. Quand l’océan a sauté la barrière et pénétré dans le jardin – comme un qui se coule dans le recoin d’une porte pour mieux épier – sans pitié aucune pour le vieux chien ventre gonflé baudruche à quatre pattes à la surface, je n’ai pas eu peur, je n’ai rien fait. Je ne me suis doutée de rien. J’ai fixé le bout de mes pieds, longtemps, et l’eau qui affleurait au bout des semelles parce qu’il n’y avait plus d’horizon.





U21
Ce que je fais là, c’est que je te tue et toi tu ne te doutes de rien, tu ne sais même pas que tu es en vie. Ma chose, mon amour, ma chimère.


22V
Anaïs a deux faces. Et c’est pile le bon côté de son petit personnage.

W23
Ce n’est pas évident de se jeter comme ça à la tête d’un auteur. Je me suis dit, elle va se sentir empêtrée avec ça, elle ne saura quoi pas en faire après qu’elle se sera donnée un peu de lustre avec ma brosse à reluire. Elle ne comprendra rien ni ce que ça a de capital. L’histoire, elle va tomber à côté.
Une déclaration ça doit être désiré. Tombée du ciel, ça s’écrase.

24X
Je rêve de toi toutes les nuits. Toute une vie qui se tient ailleurs.
Peu savent qu’il faut sortir de son corps pour jouir. Avec toi tous les soirs je fais des NDE.

Y25
Tous les jours je porte du rouge à lèvres, des talons aiguisés, des griffes peintes, des robes qui laissent tout deviner, des bagues serpent, du fard pour faire s’échouer les marins et un joli petit rire qui découvre les crocs limés de mon vouloir toi.
Tout ça est totalement gratuit et disponible à l’instant même où je passe la double porte de l’ascenseur.

26Z
D4, G7, 11K… Ni touchée ni coulée ! Dans l’ordre comme dans l’autre.
Je suis un grand éclat de rire.
Je sautille sur ton porte-avions.

lundi 21 décembre 2009

NORD - Sur, peut-être, la poésie, suite


... une brève salve codée au milieu de l'incessant mégababillage qui reliait entre elles les différentes parties de la galaxie humaine.

(Dan Simmons)

vendredi 18 décembre 2009

NORD - Propos de poète sur la poésie


Moi aussi je la déteste. Pourtant, quand on l'aborde avec un mépris parfait, on y découvre, après tout, une place pour l'authentique.

(Marianne Moore)

lundi 9 novembre 2009

NORD - Juvenalia berlinoise


Trois fois dans ma vie je suis parti visiter Berlin. Cette année, où j’y ai vu plein de vélos, de fêtes en plein air et de nouveaux buildings élevés à la gloire des multinationales ; en juillet 2001 quand le Berlin techno flamboyant, celui du Trésor, jetait ses derniers feux nécessairement stroboscopiques ; et avant cela en ce fameux mois de novembre 1989 qu’on commémore ces temps-ci avec énormément d’insistance. J’en avais alors ramené un texte, publié dix ans plus tard avec les photos de Manuel Attali ‑ aujourd’hui co-directeur de ED Distribution, distributeur français des films de Guy Maddin, Plympton, etc.:
http://www.eddistribution.com/


Ce tout petit livre, plutôt original je crois, a été conçu et réalisé avec le concours des graphistes Blanche Rubini et Olaf Mühlmann. En 99 et 2000 j’en ai vendu pas mal (l’entendre au sens relatif) en marge de colloques, de salons et autres évènements. Ce coup-ci je me serais bien vu faisant la tournée des écoles flanqué de ma bouteille d’Evian et précédé par mon aura de sagesse vénérable, mais avec Manu nous avons opté plus modestement pour une remise en vente de quelques exemplaires jusqu’ici stockés dans un coin chez une poignée de libraires qui sont désormais libre de le vendre au prix de leur choix, comprendre : moins cher.

À PARIS : chez un des libraires soutenant la revue Borborygmes, Matière à Lire (20 rue de Chaligny), et à L’Alinéa (également dans le 12e, au 227 de la rue de Charenton).
http://www.lechoixdeslibraires.com/librairie-14237-librairie-matiere-a-lire-paris-france.htm

http://www.rue-des-livres.com/librairie/522/l_alinea.html

À ORANGE : dans la librairie de l’autre moitié des Mutants Anachroniques, L’Orange Bleue :
http://www.orangebleue-librairie.com/index.php?p=orange
Last but not least :

à BERLIN, dans la remarquable librairie française de Patrick Suel, Zadig (voir aussi son site pour lequel j’ai écrit une petite chose sur le Musée des Ramones, qui m’a d’une certaine manière ramené au temps où j’essayais de gagner ma vie comme guide de voyage.)

http://www.zadigbuchhandlung.de/


Pour en revenir au livre, je pense que celle des photos de Manu qui est partiellement reproduite sur la jaquette aurait mérité de faire une couverture de magazine, genre historique et tout, au lieu de seulement accompagner l’essai poétique du gamin de 20 ans mal dégrossi que j’étais au moment de l’écrire. L’âge bien sûr n’est pas la vraie question — voyez Clément Ribes ! — mais je suis bien placé pour juger du peu de maturité littéraire que je possédais, moi, à l’époque. Ce texte en particulier, pourtant, je ne me sens pas de le renier. Je ne suis certes ni très fier ni tout à fait dupe de cette pose romantico-cynique qui me faisait clamer haut et fort que j’étais venu à Berlin moins pour célébrer un événement a priori réjouissant que pour simplement voir le Mur. D’un autre côté, quand j’écrivais « Nous en construirons d’autres », il me semble aujourd’hui que c’était plutôt bien vu.

J’ai entendu ce matin à la radio qu’on reprochait en Allemagne aux parents, plus spécialement à l’est, de ne pas assez enseigner à leurs enfants combien la RDA était un pays atroce comparé au voisin qui l’a, depuis, si généreusement absorbé. Plus précisément on déplore que les jeunes peinent à identifier ce qui, exactement, distingue une démocratie d’une dictature. Une démocratie, j’imagine, ne fiche ni n’écoute ses citoyens. Une démocratie ne permet pas que soit reconduit dans ses fonctions, fût-ce par les urnes, un dirigeant, ou plusieurs, ayant par des mensonges aussi répétés que délibérés déclenché une guerre. Une démocratie n’organisera jamais un référendum dont on ne tiendra, ensuite, aucun compte. Une démocratie ne saurait tolérer longtemps, en son sein, une sphère d’activité et de décision qui échappe presque totalement à la juridiction commune au nom d’une pseudo « loi naturelle », qu’elle ait été mise au jour par Marx ou par Friedmann. « Nous sommes le peuple », donc nous n’avons pas à payer, au sens propre, pour l’incurie criminelle d’apparatchiks qui menacent de mettre notre pays, et les autres, en faillite. Tout ça va de soi, nicht wahr ?


Pas de doute. Ils sont cons, ces jeunes. À croire qu’ils n’ont pas suivi avec assez d’attention les édifiantes aventures de Jack Bauer. En fait il y a dans mon poème un genre de « lucidité » — mot très à la mode parmi mes amis à l’époque — qui curieusement me dérange. Qui est comme un préalable à la résignation contre laquelle je n’en peux plus de lutter, quand je tourne et retourne dans ma tête cette belle formule née, je crois, dans les rues de Leipzig, ce « Nous sommes le peuple » dont j’ai déjà parlé. Aujourd'hui donc Le Figaro Magazine (!) titre : Il y a 20 ans, LA LIBERTÉ. Oui — il y a 20 ans.


f.m.


lundi 26 octobre 2009

SUD - Wendy n'a pas suivi Peter Pan


Un dimanche de septembre à Manosque, Pascal Quignard faisait une lecture de son dernier livre. Mais la foule si dense a si vite envahi le parquet de la salle minuscule qu’il a fallu trouver à s’occuper ailleurs. C’est comme ça, sur une pointe de déception, que j’ai atterri devant la brune et sémillante Wendy Guerra.


Wendy Guerra a l’air d’avoir à peu près 12 ans et demi. Sa bio indique pourtant qu’elle est née en 1970 à La Havane. Ses cheveux chinois sont coupés au carré et retombent en une frange ultra courte au milieu du front. Une coupe d’écolière. Avec sa marguerite renversée en guise de jupe, elle a l’air de débouler tout droit d’entre les pages d’Alice au pays des merveilles. A son bras, installé dans un panier, un micro chien de la race Yorkshire fixe le public d’un air bien moins assuré que sa maîtresse. Devant elle, s’élèvent en piles des exemplaires de Mère Cuba (Stock), pépite rose bébé au milieu des tables avachies sous le poids de la rentrée littéraire.
C’est une manière de suite à Tout le monde s’en va (Stock, LGF). La narratrice a grandi et changé de nom. Nieve est devenue Nadia Guerra, demi homonyme de l’auteur. Elle a certes gagné un patronyme mais immédiatement l’on songe à la proximité du prénom Nadia avec le substantif "nadie" (personne) et le pronom" nada" (rien). Personne Guerra, Rien Guerra. N’être rien pour être tout le monde ou comment la fiction personnelle doit accéder à celle plus grand nombre. L’autofiction non pour se raconter mais pour écrire la vie. La vie de tous ces jeunes cubains nés de ceux qui ont fait la révolution.

Animatrice de radio à La Havane (comme la mère de Nieve, la gamine de "Tout le monde s’en va"), son émission est supprimée pour trop de prises de liberté. Elle quitte donc son île pour rejoindre Paris puis Moscou à la recherche d’une mère qui l’a oubliée. Si sa mère est partie, elle est restée, elle ne fait pas partie de la génération Peter Pan *. Il semble en effet que certains révolutionnaires aient plus ou moins laissé tout ce petit monde sur le carreau. "m’a coûté de détruire l’utopie. Je pensais sans cesse à ma mère qui était une vraie hippie révolutionnaire. En fait ceux qui ont fait la révolution se sont sentis blessés, ceux qui aujourd’hui sont contre trouvent que j’ai été trop molle et trop empathique. C’est pour cela que je n’appartiens à aucun parti."

Quand Wendy prend le micro, elle parle, volubile, d’une voix éraillée de gamine qui aurait hurlé et couru toute la journée dans la rue avec ses copines. Elle n’attend aucune question et explose de rire toutes les trois phrases. Elle s’explique sur le choix de sa forme narrative de prédilection : le journal intime. C’est sa mère, décédée aujourd’hui, qui lui demandait de tenir un journal pour tuer l’ennui. "Lire, écrire, nager… C’était tout ce qu’il y avait à faire. Le journal est ainsi devenu un ami, un confident, une façon d’écrire l’histoire actuelle sur le registre de la vie quotidienne. C’est aussi un moyen, dans un pays où absolument tout est collectif, de faire la conquête de l’intimité, de la solitude, d’échapper pour quelques heures à la collectivité. Avec "Tout le monde s’en va" et" Mère Cuba", j’ai fini par faire l’œuvre qu’a voulu ma mère." Le journal est aussi un moyen d’éviter les contraintes propre au genre romanesque : bâtir une intrigue de bout en bout, maîtriser les rebondissements. "Quand on vient de la poésie, on a un souci avec la narration, c’est comme une contradiction technique. Alors la forme du journal permet de résoudre tout cela".
Composites, éclatés, ses deux romans ont à peu de choses près la même structure qui fait se succéder des chapitres très courts mêlant épisodes narratifs, chansons, recettes de cuisine … un peu comme le ferait un programme de radio. « La radio a toujours été mon lien avec le monde. En plein cyclone, en pleine crise, le seul lien avec l’extérieur reste la radio. D’aussi loin que je m’en souvienne, la radio a toujours été là la bande son de ma vie ». Ouvrir Mère Cuba c’est comme s’asseoir dans une demeure délabrée de La Havane et appuyer sur le bouton "on air".

e.m.d.

* la génération Peter Pan, c'est comme ça qu'on appelle les enfants de la révolution qui ont fui Cuba dans les années 80. Tout le monde s'en va ...

mercredi 16 septembre 2009

NORD - Florian range ta chambre, épisode 5: Retour vers le futur

L’adolescent (14 ans ? 15 ?) approche la main de son oreille, l’engage vers la nuque et la redirige vers l’autre oreille, comme pour se passer du gel dans les cheveux. Notons cependant que l’exercice ne se limite pas à ce seul mouvement, certes emblématique, d’enrober la tête avec le bras, mais, plus proche en cela du jumpstyle, implique d’entreprendre simultanément l’exécution du même geste — cette tentative demeurant pour l’essentiel symbolique car vouée à l’échec — avec la jambe. L’ensemble de ces figures doit être réalisé dans le laps de temps où le jeune, de par le résultat d’une puissante impulsion de ses juvéniles cuisses et mollets agiles, apparaît comme suspendu en l’air au dessus du trottoir, exhibant aux yeux révulsés d’un septuagénaire figé par la stupéfaction la mosaïque beigasse de ses semelles de tennis :

« OUAH---LÉ---LÔ !? »

But proclamé de la manœuvre : provoquer un arrêt cardiaque chez le passant, choisi pour son âge avancé. Faute d’y parvenir tout à fait, on laisse la statue du grand-père achever de durcir sur le trottoir, la qualité de la prestation néanmoins saluée par les camarades, aux rires plus granuleux encore, qui l’évaluent en connaisseurs. Tu n’auras pas manqué de remarquer la nuance interrogative dont se trouve ici assortie l’interjection : « Ouah-lé-lô ». Sa raison d’être ? Permettre aux potes, le cas échéant, de rétorquer du tac au tac : « Dans la carafe. » Le cas d’ailleurs n’échoit pas toujours. Une réponse aussi claire et définitive n’a-t-elle pas pour résultat de rappeler brutalement dans le giron du langage commun un vocable qui, si on le dépouille ainsi de son caractère essentiellement abstrait, risque de perdre du même coup sa puissance magique ? Il importe donc de garder à l’esprit qu’il ne saurait s’agir, dans ce cas, de répondre à une question comprise et entendue — mais tout au plus d’une hypothèse, ayant presque valeur d’auto dénégation, quant à l’un de ses sens possibles. Nous ne communiquions — je parle pour moi et mes amis car Emma, à en croire sa bio officielle, ne communiquait pas du tout — qu’au moyen d’expressions codées et d’une très grande variété d’onomatopées forgées à partir de l’époque où notre plus grand amusement était ainsi de harceler les retraités, puis enrichies de néologismes un peu plus sophistiqués lorsque notre objectif principal a été de nous montrer aussi blessants que possible les uns envers les autres, ne pouvant rien concevoir de plus distrayant.

Je sais, Florian. Je sais. Ça doit faire un choc, surtout si tu es entouré d’adultes pour qui nos générations ont passé leurs jeunes années à lire Deleuze, ou Derrida, ou Debord (tiens, au fait, pourquoi ont-ils tous des noms commençant par D ? mais j’oublie Barthes et Bourdieu, Camus et Cioran), en fonction du paradi-geding-digme du jour. Plus tard dans notre vie (ou dans la journée ; je ne sais plus) nos occupations, disons plutôt notre absence de toute occupation constructive a bien sûr acquis un supplément de gravité. La musique que nous écoutions était liquide. Nos confidences échangées à mi-voix se perdaient dans cette onde, tout le monde savait tout mais ne comprenait rien, les mots flottaient puis, lentement, sombraient sans se débattre,
(ne rigole pas merde, je n’invente rien — mais non, je vois que ça ne te fait même pas rire) nos confidences —
où j’en étais ?
— mais oui mais oui, je vois qu’il (comme Alain Delon parlant à la troisième personne) était encore sur le point de narrer pour la cent millième fois cette histoire moisie quoique véridique, lorsque le soir où on a suivi Marc sur les toits, Christine, c’était un peu avant, balance une bouteille de bière par la fenêtre depuis l’autre bout de la pièce, sans voir. Assise contre le mur, juste pas envie de bouger et sans doute envie de faire ça. Pas besoin de Gide ou de Lautréamont ou des surréalistes, suffit de s’emmerder. En fait je ne sais plus si c’était elle. C’était son studio, en tout cas : elle était la seule à en avoir un « à elle », au dernier étage d’un immeuble haussmannien rue Daniel Stern. Tu peux ricaner qu’en fait je viens bel et bien de la raconter, mon anecdote inintéressante. Pense un peu à tout le pathos que j’aurais pu y mettre. Les effets de manche et artifices de mise en scène. Qu’en république bananière des Lettres on appelle : « style ». T’y penses, et tu dis merci. En attendant, ma copine Armelle qui est un poil plus âgée que moi (trois ans ?) me racontait qu’une des ses copines était la fille d’un journaliste au Monde ou à Libé, en tout cas plutôt un quotidien de gauche, qui avait écrit sur les ados du début des années 80 un papier où l’aspect « enquête de terrain » se traduisait par des termes tels que « vautrés » et « avachis », l’attitude physique incriminée n’étant pour lui que le signe visible d’une mollesse fondamentale, soit l’absolue nullité d’une génération incapable non seulement de construire mais encore de toute révolte un rien conséquente. Nous étions (c'est-à-dire pour lui : sa fille et les amis de sa fille) AMORPHES. Incultes. Mornes et indifférents. Perdus pour la cause (avant d’être suivis sur cette voie par les quotidiens susmentionnés, et les forces politiques supposées leur être liées). Conformistes peut-être, mais avant tout sans projet. Au singulier comme au pluriel, si bien que même à droite ce conformisme, traditionnellement bien vu, n’avait pas la côte et était assimilé à de l’idiotie pure et simple.

De toute façon, on peut toujours t’entretenir dans l’illusion que tu es le maître du monde ou de l’avenir ou un prodige de nihilisme lucide, il n’en existe pas moins une loi universelle qui veut qu’ado, personne ne t’aime :

« Les pionniers du hardstyle, créateurs de la communauté tecktonik*, regrettent sa popularité grandissante auprès d’adolescents qui lui font perdre son essence. » — Jaxze, DJ (21 ans).

Tu vois !

(…)

[Nous ne t’aimons pas et nous ne te comprenons pas. Mais ça, eh bien ça peut s’arranger. Sinon à quoi serviraient les magazines et le progrès des neurosciences ? Prochain épisode : ADOLESCENTS, LES SECRETS DE LEUR CERVEAU ET DE LEUR COMPORTEMENT.]

[A suivre, donc.]

+

[* Bien sûr la Tecktonik n’est plus d’actualité — mesuré à l’échelle du temps adolescent il s’agit même d’un phénomène carrément antédiluvien. Mais son exemplarité demeure. C'est-à-dire, quant aux réactions que peut susciter, sur une très brève période, un tel phénomène ayant atteint sa masse critique. Souvenir de forums de discussion, de promenades avec des amis : trentenaires+ s’insurgeant devant la « vulgarité » du look et de la musique. Pourtant c’était plutôt sympa de voir pendant quelques mois même en plein Paris des gamins, terriblement sérieux et concentrés, danser dans les parcs et dans la rue. Au cœur de la polémique et de façon justifiée l’aspect marchand. L’affaire de la marque déposée. Tout à fait d’accord. N’empêche, la société ne scrute ses adolescents (appellation d’origine contrôlée : il semblerait ainsi qu’il n’y ait pas d’adolescents dans « les banlieues » mais seulement « les jeunes » : 13 ou 25 ans peu importe, c’est pour mieux t’arrêter mon enfant) qu’à des moments bien particuliers de son évolution. Après tout chaque année il se trouve quelques millions de garçons et filles qui soufflent leurs 14, 15 ou 16 bougies, sans que les médias en fassent leurs choux gras. Puis d’un coup on ne parle plus que de ça, « les ados », comme s’ils venaient d’apparaître parmi nous, téléportés d’une planète lointaine : une invasion d’aliens. C’est que la société, soudain, se fait peur. Au propre comme au figuré. Elle se regarde dans le miroir et n’est pas sûr d’aimer ce qu’elle voit et préfère imaginer que ce qui est en cause n’est pas son reflet mais quelque chose d’extérieur. Au choix : un massacre des innocents, une invasion non pas finalement d’aliens mais de mutants, ou encore un massacre des mutants, voire une invasion d’innocents. La série des textes « Florian » ne veut pas juger le présent, il s’agit plutôt d’un refus d’idéaliser le passé. Pour les Mutants Anachroniques, c’est aussi l’occasion, sur un mode très Stanislavski, d’endosser le rôle de la méchante reine jalouse de Blanche Neige. - FM]

samedi 1 août 2009

NORD SUD - Florian 4bis: "Last Days of les mythologies de Roland Barthes,The King Size Ready-Made Experiment".



EXTÉRIEUR JOUR:
Les branches des sapins pendaient, lourdes dans l’air moite. Au ciel passaient des nuages gris, et tout était si opaque… Puis la brume se levait et se traînait pesante et moite sur les buissons, avec tant de paresse, tant de lourdeur. (---) D’abord il marcha avec lenteur (…), puis il marcha avec une rapidité désespérée ; le paysage l’angoissait, il était si étroit qu’il craignait de se heurter à tout.

Il poursuivait indifférent sa marche, peu lui importait le chemin, qu’il monte ou descende. La fatigue, il ne la ressentait pas, simplement il lui était désagréable, par moments, de ne pouvoir marcher sur la tête…



Au début il ressentait une oppression dans la poitrine chaque fois que les pierres s’éboulaient, que sous lui s’agitait par secousse la forêt grise, dont la brume tantôt engloutissait les formes, tantôt dévoilait à demi les membres puissants. (…) Tout lui apparaissait si petit, si proche, si trempé. Il aurait aimé mettre la terre à sécher (…). Il ne comprenait pas qu’il lui fallût un temps si long pour dévaler une pente, pour atteindre un point éloigné. Il pensait qu’il lui suffisait de quelques pas pour tout parcourir. Par moments seulement, quand l’orage rejetait les nuages dans les vallées, que leurs vapeurs montaient en bouillonnant le long de la forêt, que les voix se répercutaient sur les rochers (…) qu’ensuite le vent expirait, que tout en bas du fond des ravins montaient des sons évoquant une berceuse ou des tintements de cloches… alors sa poitrine se déchirait, il s’arrêtait, suffoquant, le corps plié en avant, les yeux et la bouche grand ouverts, il lui fallait, pensait-il, amener l’orage en lui, faire en lui tout tenir (…).

Il faisait un froid humide ; ruisselant des rochers l’eau sautait sur le chemin. (---) Il n’arrivait plus à s’y retrouver ; un sombre instinct le poussait à chercher son salut. Il butait sur les pierres, il s’écorchait de ses ongles ; sous la douleur il commença à reprendre conscience. Il se précipita dans l’eau du bassin, mais celui-ci n’était pas profond, il y pataugea.



Pierraille grise, (…) rochers et sapin. (---) Là-haut il s’assit. (…) Tout (était) si tranquille, si gris, si vague. Il se sentit terriblement solitaire. Il était seul, tout seul. Il aurait voulu se parler, mais ne le pouvait pas, il osait à peine respirer ; quand il cambrait le pied, il avait l’impression que résonnait un tonnerre au dessous de lui (…). Une peur sans nom le saisit dans ce néant : il était dans le vide ! Il se leva brusquement et dévala la pente.


INTÉRIEUR JOUR:
Vers cette époque, Lukas vint avec sa fiancée (…). Dès cette arrivée, Blake fut contrarié ; il s’était fait sa petite place à lui, le peu de calme qu’il avait lui était des plus précieux…. Et maintenant survenait quelqu’un qui lui rappelait trop de choses, avec lequel il lui fallait parler, discuter, et qui était au courant de sa vie.

Il entra ; ses boucles blondes pendaient sur son visage blême ; il avait des tressaillements dans les yeux et tout autour de la bouche, ses vêtements étaient déchirés. C’en était bien fini du bienfait qu’il avait tiré du calme (…) et du silence de la vallée ; le monde où il avait voulu avoir sa place présentait une monstrueuse déchirure ; il n’éprouvait ni haine, ni amour, ni espérance… seul un vide effroyable, et l’inquiétude torturante à vouloir le combler. Il n’avait RIEN. Ses actes, il ne les accomplissait pas en toute conscience, c’était un instinct au fond de lui qui l’y contraignait. Quand il était seul il ressentait à tel point l’horreur de la solitude qu’il se parlait sans cesse à voix haute, qu’il lançait des appels, et puis il retrouvait sa frayeur, avec l’impression qu’une voix étrangère s’était adressée à lui.

Dans la pièce où pointait le jour, tout dormait, même la jeune fille s’était calmée. Elle était inclinée en arrière, les mains repliées sous la joue gauche ; ce qu’il y avait de fantomatique dans ses traits avait disparu L’homme s’éveilla. Ses yeux tombèrent sur une image qui brillait au mur, ils la fixèrent avec insistance et sans faiblir ; alors il se mit à remuer les lèvres. (…) Il s’avança jusqu’à la fenêtre et l’ouvrit, l’air froid du matin le fouetta.



EXTÉRIEUR NUIT:
Il traversa le village. Les lumières brillaient derrière les fenêtres, en passant il jetait un regard dans les maisons : enfants à table, vieilles femmes, jeunes filles, rien que des villages calmes, silencieux. Il lui sembla que c’était d’eux que la lumière émanait. (---) Des formes passaient rapidement devant lui, il se pressait contre elles ; c’étaient des ombres, la vie lui échappait, et ses membres étaient tout engourdis. Il s’agrippait à tout ce qui autrefois faisait couler plus vite le sang dans ses veines, il essaya tout mais… n’était que le froid, le froid !

Tout affluait de nouveau. Ce qu’il entrevoyait de son ancienne condition le faisait tressaillir et jetait des traits de lumière dans le chaos désolé de son esprit.


INTÉRIEUR NUIT:
Entre temps, des gens étaient entrés (…), ils se prosternaient sans un mot. La jeune fille était étendue, agitée de tressaillements, et la vieille chantait d’une voix gutturale.





Tout ce qui l’assaillait, la musique, la douleur l’ébranlait. Pour lui l’univers n’était que blessures ; il en ressentait une douleur profonde, indicible. Et maintenant, une autre présence : une bouche divine, palpitante, se penchait sur lui et se collait à ses lèvres ; il monta à sa chambre solitaire. Il était seul, seul ! Alors la source jaillit, des fleuves coulèrent de ses yeux, il se recroquevilla sur lui-même, ses membres furent agités de tremblements, il eut l’impression de se dissoudre, d’éprouver une volupté à laquelle il ne trouvait de cesse ; finalement il redevint lucide, il se prit d’une sourde et profonde commisération pour lui-même, il pleura sur son sort, sa tête retomba sur sa poitrine, il s’endormit.



Au ciel, c’était la pleine lune ; les boucles glissaient sur ses tempes et son visage, les larmes étaient suspendues à ses cils et venaient sécher sur ses joues… ainsi gisait-il maintenant là, seul, et tout était calme et morne et froid.


INTÉRIEUR JOUR:
Les demi tentatives de suicide qu’il ne cessait d’entreprendre n’étaient pas très sérieuses. C’était moins le désir de mourir (dans la mort il n’y avait pour lui pas plus de calme que d’espérance) que, dans les instants de la peur la plus redoutable ou dans ceux du calme sourd aux frontières du néant, la tentative de reprendre conscience grâce à la souffrance physique. (…) Il était assis froidement résigné dans la voiture lorsqu’ils quittèrent la vallée en direction de l’ouest. Où on le conduisait lui était égal.

En réalité ce n’était pas vraiment de lui qu’il s’agissait, il était poussé par un puissant instinct de conservation : c’était comme s’il était double et qu’une partie de lui-même cherchait à sauver l’autre, et qu’elles s’appelaient l’une l’autre ; en prise à la peur la plus vive, il racontait des histoires, récitait des poèmes, jusqu’au moment où il revenait à lui.

Au moment de conclure, il avait pris de l’assurance, et les voix se remirent à chanter :
Fais qu’en moi les saintes peines
Jaillissent comme des fontaines.
Que soit la souffrance tout mon gain,
Que soit la souffrance mon service divin.





© Georg Büchner traduit par Lionel Richard, Gus Van Sant, montage : Mutants Anachroniques Summer Camp !