samedi 18 juin 2011

SUD - Cool Chase : I don't want knowledge I want certainty.

La structure métallique qui soutient le réseau d’étages open space et de coursives repose sur huit pattes qui, toutes, partent de la plateforme abdominale. Elle constitue le centre névralgique de l’édifice. Tout le système de surveillance, le réseau de caméras, les bornes biométriques clignotent un point zéro derrière les parois de verre de ce gigantesque abdomen.
C’est aussi là que sont traitées les données personnelles des clients - un simple accessoire vous définit, fermez les yeux faites un vœu et comptez jusqu’à trois appuyez sur étoile et choix trois. La production de masse B to C, le benchmarking de vos envies secrètes s’affiche pixel après pixel sur les écrans. Ne cherchez plus à être : jouez ! Le récit que vous faites de vous-même devient réalité.
Les magasins Cool Chase sont des prédateurs invertébrés arthropodes. Hiératique, ils repèrent, calculent, immobilisent – ils ont des yeux simples et multiples - l’une après l’autre les victimes consentantes qui fourmillent le long des allées, butinent à l’espace congélation, vrombissent sur les escalators fils de soie qui relient en cercles concentriques tous les étages de la toile. En tant que prédateurs, les magasins Cool Chase jouent un rôle majeur dans la régulation des populations conso-matrices.





Faites de votre cuisine une galerie d’art.
Cimaises, installations, performances ont conquis presque tout le domaine terrestre émergé. Elles sont donc ubiquistes. Elles remplacent étals, rayonnages, portants.
Trompez les apparences et les autres.
Monolithe de beurre, installation interactive de fruits exotiques, sculpture éphémère de crème glacée - le mythe de l’abondance. Vous ne faites plus vos courses, vous êtes collectionneurs d’art contemporain.

A l’étage LA MAISON, une jeune femme svelte en pantalon de lin blanc et besace griffée à la pliure du coude est en état d’hypnose devant une cimaise de l’espace COOCOONING. Un tableau holographique à polychromie variable indique par simple pression de la main la couleur de votre humeur. Basée sur la science ayurvédique multiséculaire, cette installation vous permet de désamorcer les conflits familiaux ou avec vos colocataires. Evitez les disputes inutiles et relookez votre salon. Art Yurvédique : adpotez notre solution.
Elle avise enfin une borne FAQ.
Laissez votre miroir réfléchir pour vous.
- Parlez après le bip sonore.
- Commande internet, débite-t-elle d’une voix monocorde.
- Pour les packs dinner tapez 1, pour le bouquet évasion tapez 2, pour le...
- Vous avez tapé 1. Nos hôtesses vous attendent porte 6 escalator 14 lounge D. Cool Chase vous remercie de votre confiance.


Comme tous les arachnides, Cool Chase n'absorbe que du liquide – credit card, cash, whatever : elle doit donc lyser ses proies.
Devenez pilote de chasse avec les lunettes Ray Light.
- Tu devrais craquer ! Moi quand j'lui ai offert, il s’est carrément liquéfié !
Cool Chase réactive vos synesthésies.

Espace ICEBERG. La porte battante crache en rafale des shoppeuses vêtues de doudounes ciglées CC – Cool Chaser.
- T’as vu c’est trop cool si t’achète un truc ils te laissent la doudoune !
- T’as choisi quoi toi déjà ?
- Des glaçons en forme de gode. C’est pour la Saint-Valentin.

Ne faites plus parler de vous. Faites crier ! Cool Chaser fait de vous une star. Cool Chaser pense à votre place.





- Bonjour, je suis Sakina c’est moi qui vais traiter votre commande - toutes les espèces connues sont prédatrices, sans exception. Permettez-moi de vous féliciter de votre choix. Vous avez opté pour le menu London Hype douze convives c’est bien ça ? Elles se nourrissent exclusivement de proies vivantes qu'elles chassent à l'aide de pièges - nous vous suggérons d’assortir le velouté betterave/violette avec la nappe réglisse givré D&C et le gloss Morsure Pourpre de chez ABC Lab - ou à l'affût.
Cool Chase vous met en scène.
- Désirez-vous autre chose ? Très bien. Pour taper votre code, placez-vous bien en face du miroir. Bravo ! Vous êtes désormais une aristo trash !
Dans le miroir aux alouettes elle apparaît coiffée d’un chignon banane le visage encadré de pendentifs en diamants. Ce miracle par la simple préhension du flacon design minimal labo pharmaceutique qui contient le consommé pourpre.
- Enjoy ! Susurre la voix d’hôtesse de l’air de Sakina.

Jouis. A l’impératif.

jeudi 12 mai 2011

SUD - Petit déjeuner.

A l'heure verte où tout se brouille de possibles,
de minuscules jubilations s'étirent du pot de café aux lignes solaires de Bolaño,
des sucs sexuels et odorants des fêlures blanches qui étoilent le jardin au nez qui se fronce pour suivre la course du lézard sur la pierre blanche – les sauriens amoureux et affamés.


Cette plénitude sans objet par trop d'objets efface la plénitude,
se mue attente,
est distraite par la recherche d'un clou auquel le désir pourrait s'accrocher,
cherche le moyen d'une transsubstantiation.
Cette antichambre de la complétude qu'aiguillonne une envie de matière est
éveil.
Et chaque poil de duvet sur mon bras devient monstrueux.

mercredi 4 mai 2011

NORD SUD OUEST - Rouen 26/02 (2)

Ghaal von Drak !!!

Photo: Samira Chahboub.

mercredi 27 avril 2011

NORD SUD OUEST - Rouen 26/02 (1)

De gauche à droite: fm, emd, Mathias Richard (R3PLYc4N), Zaäk A, Guillaume Bergon, See-Real (de dos).

Photo: Hacer.

mercredi 9 mars 2011

NORD SUD - Le vide 4 - Requiem provisoire pour s>fja (Downlands up the Hill: a ticket to Somewhere)

1. Beverly Hills 90210
INRIA, 2004 route des Lucioles

mode automatique

L’argument
Une jeune femme veut être quelqu’un mais on lui demande d’être quelqu’un d’autre. Si elle n’accomplit pas son destin doit-elle se trahir pour autant ? Ou d’habiles entrepreneurs, aux marges du désert, louent-ils un terrain de jeu ― un élément de décor qui la propulse objet du désir planté là au milieu de la chorée des pétasses en lamé or ― à cette malheureuse propriétaire d’un trop-plein de puissance ?

Ses critiques sont des espèces de somnambules, le chœur de la vindicte populaire. Des femmes des épouses des mères. Ce qu’elles tiennent, elles, c’est la barre.
Demandant à la fille de fournir l’émotion. En faisant un symbole à l’état pur, donc nul et non advenu. Leur dû. Payer le prix de ton existence.

Rien ne leur semble assez bien, rien ne semble pouvoir combler leurs attentes si vastes, si floues. De la course automobile comme métaphore, champ de la stochastique au même titre que ces collisions espérées dont l’Institut National de Recherche en Informatique et en Automatique contribue à prévoir la fréquence. Chaînes de Markov, méthodes dites de Monte-Carlo...

Sans doute on peut appeler ça innocence mais moi je ne mettrai aucun nom là-dessus.
- Chéri tu vis à Mickey land.

Le véritable sujet est l’absence de talent. Une déclaration au lieu d’un symptôme. L’objectif vissé au cul d’un âne.
― Tout de même ce plan fixe ! Elle est partie boire un café tu crois ?

Je ne suis pas sûr de l’aimer, elle, avec son goût alangui à la David Hamilton. Deux heures durant je n’en ai pas moins senti qu’il pouvait y avoir contagion
Ivres d’un désir d’adorer, tous parlent de ce à quoi ils aspiraient. Être chavirés mis à nu, exposés, bousculés, détruits et pourtant vivants.
Ces fluctuations quantiques sont une conséquence du principe d’incertitude. Se détestant d’en être rendu là. Hypnotisés par le joli. Autour de l’acteur américain désorienté, consumé par tant de juxtapositions symboliques. Il ne leur en faut pas plus pour, une fois passés les premiers jappements de joyeuse et machinale anticipation, mordre soudain la main qui les flatte.





2. S>fja Antipolis, la vi(lle)e d’en face
Sa faiblesse est de penser que seuls les riches divorcent. Vous voilà en sa compagnie au bar de l’hôtel qui pourrait aussi bien être à Kuala Lumpur, Tokyo, Pretoria, Washington ou Bombay/Mumbay, pareils à deux silhouettes anthropomorphes grossièrement modélisées pour répondre aux sollicitations kynétiques et émotionnelles ad hoc. Elle vous décrit la lenteur d’un homme profondément égotiste qui ferme les yeux sur tout. Certaine que son propre talent, par contraste, constitue la garantie qu’elle les garde ouverts. En ceci, elle est à côté de la plaque — plaque ici point abstraite sur laquelle la star, suite à sa douloureuse épiphanie, fait cuire ses nouilles pour se ressusciter.

Ce que je sais vient d’outre-tombe et je ne voulais pas troquer cette sagesse contre le savoir ordinaire que vous donne l’expérience. Je n’ai jamais poussé trop loin mes aventures.
Je m’appelle Sofia et eux aussi, jusqu’à maintenant, faisaient confiance à l’étymologie.

Elle ne peut tout bonnement pas s’imaginer qu’à Ludon Médoc (sud ouest France) — domaine de vide primaire, vide moyen, vide poussé ou vide secondaire ultravide ou ultra ultravide — les pères ouvriers ne s’occupent pas non plus de leurs gosses.
— Putain, je veux dire, la gamine a le père le plus génial que j’ai jamais vu !
J’aurais voulu lui présenter le mien. Sans doute aurait-elle vu en lui une sorte de personnage vaudou arraché à la jungle qui concocte d’affreux cocktail et ignore comment tenir une conversation.

Le visage dont le moule prend l’empreinte est tragiquement privé de vie. Persona, personne ect. La tragédie grecque c’est pour tout le monde. Et ça elle n’en reviendrait pas
Les bimbos de la télé italienne, au moins, peuvent passer d’un appartement à l’autre, goûter à la saveur légèrement acide d’être là pour repartir au petit matin sans avoir à se faire éconduire. La jeune femme, elle, a droit au petit déjeuner, étant quasi la seule en Amérique à se poser la question d’où planter sa caméra. C’est tout à son crédit. Mais tôt ou tard on lui fera payer le prix fort pour être partie avec une longueur d’avance, même sur circuit balisé.


Ainsi en est-il que, lorsque l’on voit un verre, on voit d’abord la matière, sa forme. Creux, disent-ils, non sans raison.
Le grand brassage postmoderne des références tourne-en-rond-mauvaise-machine en fait un retour de cette tendance artistique pré-moderne par excellence, le symbolisme. Un taôiste y verrait d’abord le vide qui le rend utile, qui permet d’être rempli. Il se questionnerait à l’ouverture : combien de temps pour réaliser qu’il s’agit d’une seule et unique voiture ? Assez de temps pour justifier de s’appesantir.


3.Le grand prix de Bahreïn aura-t-il lieu cette année ?
Le vide parfait n’existe pas. Il s’agit en fait d’une très faible pression. L’épisode, déjà cité, du masque mortuaire plaqué sur le vivant, montre qu’il reste néanmoins le siège de matérialisations spontanées et fugaces de particules et de leurs antiparticules associées qui collent aux doigts. La déchéance physique lui est présentée tel un spectacle de plus, bénin, cosmétique, réversible : les traces en seront gommées et tel sera pour finir le mode opératoire de sa propre disparition : l’effacement. La notion de vide est intimement liée à la notion d’être.

Et le silence intérieur qui en découle ne cesse plus de s’amplifier. Ce silence n’est pas le rien (l’absence de tout). Ce vide du moins fait sens, le sujet apparent étant lui plus discutable. La question est essentielle du prosaïque à la base du symbole

(On frémit à l’idée des dommages que causerait à la technopole une grève prolongée du personnel d’entretien.)


A l’intrinsèque tu n’es rien. Interchangeable. Effeuillable. C’est ce qu’elle dit. Tu es un numéro de strip tease, un string à paillettes. Le reste, tu l’as oublié.
Your name is Bambi too.
Tu es ce que tu représentes, ce à quoi tu donnes accès. Des insomniaques font la queue chaque matin pour voir un film à dix cents la séance. Pendant l’émission de télé italienne tu n’as pas même l’occasion d’appliquer le plan prévu par les producteurs européens du film. Faute d’avoir la chance de cheminer sur le sentier de la vraie vie qu’illumine, à chaque pas, la vraie chaleur humaine des vrais gens, tu n’imagines même pas avoir quelque chose à y redire. Il s’agit de gagner au concours de name dropping — tu parleras de ta rencontre avec Scorcese, de ta collaboration avec machin, et de bidule... Mais on a juste oublié de prévoir l’interview.
Les danseuses et tout le staff, on dirait qu’ils ont des ampoules électriques dans le corps.
Tu as l’air aussi naturel que la famille moyenne réunie à la cène familiale autour de la dinde, du sapin de Noël.

(Dindon de la farce je veux bien, cependant je suis un porc et je refuse catégoriquement de compatir aux problèmes d’un gars qui peut se payer les jumelles Playboy. Pourtant une substitution à la Lost Highway semble s’être opérée sous les sunlights, rendant cette remarque, au départ peu brillante, caduque

Il a une nouvelle identité (il est ELLE) et cette identité est devenue sa seule raison de vivre. Macabre, il aurait peint des espaces où pendouillent des fils électriques. Mais macabre, il ne l’est pas. Ses millions de dollars ne lui en donnent pas les moyens. La vitesse là-bas étant très rigoureusement limitée. Parce que même les plus riches Américains, leur système de valeur référence c’est le bonheur simple de la famille de la middle class. Voir la belle montagne de sa vie se transformer en désert. Toutes particules virtuelles annihilées presque immédiatement après leur création. Tout mis à plat service compris circonscrit au premier plan où papa trucide la même dinde déjà cuite depuis 35 ans sous les mini sourires Colgate qui illuminent l’arrière plan.
— Je veux dire, pitié ! Dis pitié chéri. Tu peux même fredonner un cantique !

La physique quantique définit le vide comme l’état d’énergie minimale de la théorie. C’est comme les arbres qui perdent leurs feuilles en hiver et qui, au printemps, se recouvrent de feuilles nouvelles, la seule façon de grandir. Elle voudra encore et encore être la fille, cette blonde version idéale, et pour finir elle deviendra le père. Moi, voudrait-il dire, c’est différent. Y compris dans la fiction, je n’ai pas toujours été riche


4.Ce que dit la souris dans sa roue après qu’on lui a convenablement boosté le cervelet
Quelque chose à leur dire. Un message. Life Is A Joke, ainsi que le proclame Zoe Krawitz, Paris 11. La fille d’un bon ami à moi. Ma fille mon bon ami et moi. Un vide considéré comme excellent contient encore deux virgule quatre millions de molécules par centimètre cube.
D’où ces plans fixes, où j’ai l’air de me transformer en couette bouchonnée sur le sofa. Les autres quant à eux lèvent la patte dans tous les coins de la piaule sur des paires de jambes longilignes qui poussent là dans des escarpins vertigineux. Ou vacuité faite miroir.

La petite princesse blonde (© Second Life) danse sur la glace sans difficulté du fait de ses œuvres volumineuses qui demandent chaque fois plus d’espace pour s’épanouir. Une alliance improbable. Un rythme de TV-réalité. Une orgie de sens. C’est le deal. La marque de l’auteur(e). Passivité, sentiment d’une illégitimité foncière, on a là un peu plus que du vide. Préparation à la certes assez grotesque scène finale, contrepoint de la première sur le thème opposé de la ligne droite.

Re-spin. Le personnage se tait.

Il a renoncé au mouvement. S’en est, dès le départ, largement dispensé. Qui dit absence de matière ne dit pas absence d’événement. Elle qui le filme, modifie ce qu’elle observe et donne à observer, devenant à son tour principal objet d’observation. Une voiture de sport est aux U.S.A., encore plus qu’ailleurs, inutile. Teste ton bolide sur le circuit du constructeur. Pousse-le. Au-delà, rien. L’immobilité est plus que la lenteur, pure vitesse abolie. Le monde extérieur te paraitra toujours trop loin. Eux, répétons-le, demandaient que l’on ait quelque chose à dire. Je ne suis plus si sûr d’avoir envie de hurler avec les loups. La physique moderne nous indique d’ailleurs qu’il est tout à fait pertinent de discuter de l’énergie du vide.
Nous n’étions juste pas censés la côtoyer.


Sur la route puis sur le freeway, ils t'attendaient au tournant ma fille.

samedi 19 février 2011

SUD - Le Vide 3 - Vacuum cleaner, nettoyage par le vide.

C’est alors que tu ne viens pas. Parce que tu as désormais un nom vers lequel est tourné le tournesol de mon attente. Ce tu n’appartient plus au monde, ce tu n’est plus universel. Palpitant comme une chair meurtrie capable d’absorber tout geste d’amour.
De quoi l’à vide était le nom.

Je t’attends toi, dévorée d’insomnie.


Je ne désire plus que ta main. Ta paume tendue vers ma paume. Et je n’ai plus le secours de la fiction où tu te métamorphosais polymorphe. Où tu disais toujours oui. Dans la vie d’avant je pouvais t’embrasser en pleine rue. Tu ne te doutais de rien, assise dans ton bureau à des centaines de kilomètres de là. Aujourd’hui, je ne peux plus jamais aller seule nulle part. Ni aller nulle part. Ailleurs. Je marche vers toi, toujours et tout le temps. Et tous les sexes prennent l’empreinte du tien. Et toutes les bouches parlent par ta bouche.


Suspendue à ton bon vouloir - autant dire à ton imperceptible façon de jouer avec les signes, un fil ténu - j’avance marionnette, mes jambes allant l’amble dans le miroir aux alouettes. Tu m’as donné de voir le secret des mots mais aussi baptisée Cassandre. Tu m’as donné d’aimer mais ceux qui me tournent le dos. Tu m’as donné le rire mais je ne l’ai jamais entendu terrasser ce sourire limaille de fer que je porte comme une vilaine tâche de mépris en plein visage. Tu m’as donné cette inextinguible volonté mais pas de but.


Je n’ai jamais poussé trop loin mes incursions là où tu vis. Le monde extérieur me semble toujours trop loin. Pendant des années j’ai vécu en pensant qu’il pouvait y avoir contagion. Sans doute on peut appeler ça innocence mais moi je ne mettrai aucun nom là-dessus.





De là où je me tiens, je vois le serpent lumineux de l’autoroute sinuer vers le toit des maisons et les bureaux encore éclairés au dernier étage des gratte-ciel. C’est la nuit depuis longtemps déjà. Je ne veux plus me souvenir quand elle a commencé.


Je me remémore tout ce que j’ai tenté. T’atteindre. Croire que c’était possible. Faire comme les autres mais en un peu différent. Ceux qui savent t’approcher. Ceux qui te côtoient si aisément qu’ils ignorent jusqu’à l’idée de l’envie de pencher la tête pour obtenir de toi un baiser. Ces sultans aux rondeurs centripètes vautrés sur tes coussins dont la volupté leur est, par l’habitude et le fait acquis, devenue étrangère, je ne veux plus les contempler depuis le pays des affamés.


Le ventre creux qui pourrait avaler n’importe qui n’importe quoi, je suis pourtant habitée de légions. Remplie jusqu’à ras-bord.


Alors je saute. Pas comme un ange. Non. En trombe. Comme une caillasse balourdée du haut du puits. Aspirée par le vide. Mais l’aspiration est encore un souhait. Et je veux tout nettoyer.





Photo Copyright E MD.

SUD - Le Vide 2 - Empty voices, empty rooms.

Je passe mes doigts sur tes tatouages et ça peut sembler idiot mais je les sens après. Comme je les sens après les avoir enroulés tendus remontés descendus autour de ton sexe. Et bêtement je souris à l’absence de tâches vertes.

J’aurais voulu avoir le temps de connaître tous les desseins de tes dessins. Pourquoi celui-là, pourquoi celui-ci, pourquoi ce jour-là et pour qui ? On écrit toujours à quelqu’un. Est-ce que ça fait mal ? En mémoire de quoi ? De qui ?

Je mets mon nez dans le sous-bois des aisselles et dans celui de l’aine qui sent le ventre de matou, le duvet humide au déhanchement des pattes, le bébé animal. Je me demande si les petits chats ont aussi des dents de lait. Sûrement. C’est à ce moment-là que la souris passe.
Tu n’as pas su trouver les neuf pièces d’or que j’avais glissées sous ton oreiller.

Mes doigts vernis de toi, je les frotte deux par deux puis chasse d’un revers de main les minuscules paillettes que ça fait tomber sur le drap.
Je te parle, tu ne dis rien.
Je me demande si tu ne préfèrerais pas que je me taise pour pouvoir t’endormir. Mais je ne pose pas la question.

Est-ce que tu m’écoutes ?

J’aimerais la caresse de ta main dans mes cheveux mais je n’ose rien exiger.
Je fais semblant d’être au repos et je m’en veux de n’avoir pas la force de me lever et de te rouer de coups. Ou de te laisser là, sur une cinglante réplique qui ne me vient pas, les yeux au plafond, j’imagine. Eviter demain qui sera mat et blanc, saturé de cris absents qui me laisseront - je le sais déjà - assise et stupide avec le goût jaune et vert de la bile.

Mon champ de vision survole trois grains de beauté flous (je suis trop près) sur la pente descendante qui rejoint le drap avant de buter sur le mur d’en face. J’essaie de rendre aussi palpable que possible la mollesse de mon corps qui pourtant prend feu. De l’accorder à la circonstance. Mais je suis toute tendue de questions et mon cœur cogne grosse caisse sous la chemise.
Pas de stase.


Je nous voudrais unis par un fil électrique, le courant alternatif clac clac encore. Je me tais. Intranquille. Toi, inconscient de l’abnégation dont je fais preuve pour me dissimuler bien consciencieusement que j’ai moi-même créé ce que j’adule encore. C’est une maladie à ce point-là. Je le sais parfaitement. Et comme dans le cliché, je me refuse à guérir. Je n’ai peur de rien tu vois.






J’ai terriblement envie d’allumer une cigarette. Mais je ne bouge pas.

Tu ne dis rien du tout.
Je te voudrais endormi. Mort peut être. Et j’ai ce pressentiment qu’il ne faut surtout pas dire que je t’aime à cause du sourire cynique qui ferait une mauvaise couronne à mes cheveux. (J’ai des yeux derrière la tête et je sais tout de toi).

Je reste immobile. Le corps le plus léger possible. Une jambe entre tes jambes, ma tête sur ton sein plat. L’immobilité de tes bras alignée à ton corps gigantesque, je ne l’aurais pas remarquée sans le contraste qu’elle fait avec le clignement sporadique (nerveux ?) de tes paupières.
Tu ne dors pas. Tu ne me tiens pas (dans tes bras). Tu es là plombant comme une absence qui ne fait même pas semblant d’être loin. Ça dure comme un vieux siècle qui rechigne à laisser la place. Et je finis par sombrer sur le coup de chance d’une seconde au relent d’hallali.
Et je m’endors, absolument en train de te haïr, mon amour.



Photo Copyright Nan Goldin.