lundi 9 novembre 2009

NORD - Juvenalia berlinoise


Trois fois dans ma vie je suis parti visiter Berlin. Cette année, où j’y ai vu plein de vélos, de fêtes en plein air et de nouveaux buildings élevés à la gloire des multinationales ; en juillet 2001 quand le Berlin techno flamboyant, celui du Trésor, jetait ses derniers feux nécessairement stroboscopiques ; et avant cela en ce fameux mois de novembre 1989 qu’on commémore ces temps-ci avec énormément d’insistance. J’en avais alors ramené un texte, publié dix ans plus tard avec les photos de Manuel Attali ‑ aujourd’hui co-directeur de ED Distribution, distributeur français des films de Guy Maddin, Plympton, etc.:
http://www.eddistribution.com/


Ce tout petit livre, plutôt original je crois, a été conçu et réalisé avec le concours des graphistes Blanche Rubini et Olaf Mühlmann. En 99 et 2000 j’en ai vendu pas mal (l’entendre au sens relatif) en marge de colloques, de salons et autres évènements. Ce coup-ci je me serais bien vu faisant la tournée des écoles flanqué de ma bouteille d’Evian et précédé par mon aura de sagesse vénérable, mais avec Manu nous avons opté plus modestement pour une remise en vente de quelques exemplaires jusqu’ici stockés dans un coin chez une poignée de libraires qui sont désormais libre de le vendre au prix de leur choix, comprendre : moins cher.

À PARIS : chez un des libraires soutenant la revue Borborygmes, Matière à Lire (20 rue de Chaligny), et à L’Alinéa (également dans le 12e, au 227 de la rue de Charenton).
http://www.lechoixdeslibraires.com/librairie-14237-librairie-matiere-a-lire-paris-france.htm

http://www.rue-des-livres.com/librairie/522/l_alinea.html

À ORANGE : dans la librairie de l’autre moitié des Mutants Anachroniques, L’Orange Bleue :
http://www.orangebleue-librairie.com/index.php?p=orange
(J’en profite pour rappeler le compte-rendu qu’Emma a posté de sa récente rencontre avec une auteur cubaine pas banale :)
http://mutantsanachroniques.blogspot.com/2009/10/wendy-na-pas-suivi-peter-pan.html


Last but not least :

à BERLIN, dans la remarquable librairie française de Patrick Suel, Zadig (voir aussi son site pour lequel j’ai écrit une petite chose sur le Musée des Ramones, qui m’a d’une certaine manière ramené au temps où j’essayais de gagner ma vie comme guide de voyage.)

http://www.zadigbuchhandlung.de/


Pour en revenir au livre, je pense que celle des photos de Manu qui est partiellement reproduite sur la jaquette aurait mérité de faire une couverture de magazine, genre historique et tout, au lieu de seulement accompagner l’essai poétique du gamin de 20 ans mal dégrossi que j’étais au moment de l’écrire. L’âge bien sûr n’est pas la vraie question — voyez Clément Ribes ! — mais je suis bien placé pour juger du peu de maturité littéraire que je possédais, moi, à l’époque. Ce texte en particulier, pourtant, je ne me sens pas de le renier. Je ne suis certes ni très fier ni tout à fait dupe de cette pose romantico-cynique qui me faisait clamer haut et fort que j’étais venu à Berlin moins pour célébrer un événement a priori réjouissant que pour simplement voir le Mur. D’un autre côté, quand j’écrivais « Nous en construirons d’autres », il me semble aujourd’hui que c’était plutôt bien vu.

J’ai entendu ce matin à la radio qu’on reprochait en Allemagne aux parents, plus spécialement à l’est, de ne pas assez enseigner à leurs enfants combien la RDA était un pays atroce comparé au voisin qui l’a, depuis, si généreusement absorbé. Plus précisément on déplore que les jeunes peinent à identifier ce qui, exactement, distingue une démocratie d’une dictature. Une démocratie, j’imagine, ne fiche ni n’écoute ses citoyens. Une démocratie ne permet pas que soit reconduit dans ses fonctions, fût-ce par les urnes, un dirigeant, ou plusieurs, ayant par des mensonges aussi répétés que délibérés déclenché une guerre. Une démocratie n’organisera jamais un référendum dont on ne tiendra, ensuite, aucun compte. Une démocratie ne saurait tolérer longtemps, en son sein, une sphère d’activité et de décision qui échappe presque totalement à la juridiction commune au nom d’une pseudo « loi naturelle », qu’elle ait été mise au jour par Marx ou par Friedmann. « Nous sommes le peuple », donc nous n’avons pas à payer, au sens propre, pour l’incurie criminelle d’apparatchiks qui menacent de mettre notre pays, et les autres, en faillite. Tout ça va de soi, nicht wahr ?


Pas de doute. Ils sont cons, ces jeunes. À croire qu’ils n’ont pas suivi avec assez d’attention les édifiantes aventures de Jack Bauer. En fait il y a dans mon poème un genre de « lucidité » — mot très à la mode parmi mes amis à l’époque — qui curieusement me dérange. Qui est comme un préalable à la résignation contre laquelle je n’en peux plus de lutter, quand je tourne et retourne dans ma tête cette belle formule née, je crois, dans les rues de Leipzig, ce « Nous sommes le peuple » dont j’ai déjà parlé. Aujourd'hui donc Le Figaro Magazine (!) titre : Il y a 20 ans, LA LIBERTÉ. Oui — il y a 20 ans.


f.m.


lundi 26 octobre 2009

SUD - Wendy n'a pas suivi Peter Pan


Un dimanche de septembre à Manosque, Pascal Quignard faisait une lecture de son dernier livre. Mais la foule si dense a si vite envahi le parquet de la salle minuscule qu’il a fallu trouver à s’occuper ailleurs. C’est comme ça, sur une pointe de déception, que j’ai atterri devant la brune et sémillante Wendy Guerra.


Wendy Guerra a l’air d’avoir à peu près 12 ans et demi. Sa bio indique pourtant qu’elle est née en 1970 à La Havane. Ses cheveux chinois sont coupés au carré et retombent en une frange ultra courte au milieu du front. Une coupe d’écolière. Avec sa marguerite renversée en guise de jupe, elle a l’air de débouler tout droit d’entre les pages d’Alice au pays des merveilles. A son bras, installé dans un panier, un micro chien de la race Yorkshire fixe le public d’un air bien moins assuré que sa maîtresse. Devant elle, s’élèvent en piles des exemplaires de Mère Cuba (Stock), pépite rose bébé au milieu des tables avachies sous le poids de la rentrée littéraire.
C’est une manière de suite à Tout le monde s’en va (Stock, LGF). La narratrice a grandi et changé de nom. Nieve est devenue Nadia Guerra, demi homonyme de l’auteur. Elle a certes gagné un patronyme mais immédiatement l’on songe à la proximité du prénom Nadia avec le substantif "nadie" (personne) et le pronom" nada" (rien). Personne Guerra, Rien Guerra. N’être rien pour être tout le monde ou comment la fiction personnelle doit accéder à celle plus grand nombre. L’autofiction non pour se raconter mais pour écrire la vie. La vie de tous ces jeunes cubains nés de ceux qui ont fait la révolution.

Animatrice de radio à La Havane (comme la mère de Nieve, la gamine de "Tout le monde s’en va"), son émission est supprimée pour trop de prises de liberté. Elle quitte donc son île pour rejoindre Paris puis Moscou à la recherche d’une mère qui l’a oubliée. Si sa mère est partie, elle est restée, elle ne fait pas partie de la génération Peter Pan *. Il semble en effet que certains révolutionnaires aient plus ou moins laissé tout ce petit monde sur le carreau. "m’a coûté de détruire l’utopie. Je pensais sans cesse à ma mère qui était une vraie hippie révolutionnaire. En fait ceux qui ont fait la révolution se sont sentis blessés, ceux qui aujourd’hui sont contre trouvent que j’ai été trop molle et trop empathique. C’est pour cela que je n’appartiens à aucun parti."

Quand Wendy prend le micro, elle parle, volubile, d’une voix éraillée de gamine qui aurait hurlé et couru toute la journée dans la rue avec ses copines. Elle n’attend aucune question et explose de rire toutes les trois phrases. Elle s’explique sur le choix de sa forme narrative de prédilection : le journal intime. C’est sa mère, décédée aujourd’hui, qui lui demandait de tenir un journal pour tuer l’ennui. "Lire, écrire, nager… C’était tout ce qu’il y avait à faire. Le journal est ainsi devenu un ami, un confident, une façon d’écrire l’histoire actuelle sur le registre de la vie quotidienne. C’est aussi un moyen, dans un pays où absolument tout est collectif, de faire la conquête de l’intimité, de la solitude, d’échapper pour quelques heures à la collectivité. Avec "Tout le monde s’en va" et" Mère Cuba", j’ai fini par faire l’œuvre qu’a voulu ma mère." Le journal est aussi un moyen d’éviter les contraintes propre au genre romanesque : bâtir une intrigue de bout en bout, maîtriser les rebondissements. "Quand on vient de la poésie, on a un souci avec la narration, c’est comme une contradiction technique. Alors la forme du journal permet de résoudre tout cela".
Composites, éclatés, ses deux romans ont à peu de choses près la même structure qui fait se succéder des chapitres très courts mêlant épisodes narratifs, chansons, recettes de cuisine … un peu comme le ferait un programme de radio. « La radio a toujours été mon lien avec le monde. En plein cyclone, en pleine crise, le seul lien avec l’extérieur reste la radio. D’aussi loin que je m’en souvienne, la radio a toujours été là la bande son de ma vie ». Ouvrir Mère Cuba c’est comme s’asseoir dans une demeure délabrée de La Havane et appuyer sur le bouton "on air".

e.m.d.

* la génération Peter Pan, c'est comme ça qu'on appelle les enfants de la révolution qui ont fui Cuba dans les années 80. Tout le monde s'en va ...

mercredi 16 septembre 2009

NORD - Florian range ta chambre, épisode 5: Retour vers le futur

L’adolescent (14 ans ? 15 ?) approche la main de son oreille, l’engage vers la nuque et la redirige vers l’autre oreille, comme pour se passer du gel dans les cheveux. Notons cependant que l’exercice ne se limite pas à ce seul mouvement, certes emblématique, d’enrober la tête avec le bras, mais, plus proche en cela du jumpstyle, implique d’entreprendre simultanément l’exécution du même geste — cette tentative demeurant pour l’essentiel symbolique car vouée à l’échec — avec la jambe. L’ensemble de ces figures doit être réalisé dans le laps de temps où le jeune, de par le résultat d’une puissante impulsion de ses juvéniles cuisses et mollets agiles, apparaît comme suspendu en l’air au dessus du trottoir, exhibant aux yeux révulsés d’un septuagénaire figé par la stupéfaction la mosaïque beigasse de ses semelles de tennis :

« OUAH---LÉ---LÔ !? »

But proclamé de la manœuvre : provoquer un arrêt cardiaque chez le passant, choisi pour son âge avancé. Faute d’y parvenir tout à fait, on laisse la statue du grand-père achever de durcir sur le trottoir, la qualité de la prestation néanmoins saluée par les camarades, aux rires plus granuleux encore, qui l’évaluent en connaisseurs. Tu n’auras pas manqué de remarquer la nuance interrogative dont se trouve ici assortie l’interjection : « Ouah-lé-lô ». Sa raison d’être ? Permettre aux potes, le cas échéant, de rétorquer du tac au tac : « Dans la carafe. » Le cas d’ailleurs n’échoit pas toujours. Une réponse aussi claire et définitive n’a-t-elle pas pour résultat de rappeler brutalement dans le giron du langage commun un vocable qui, si on le dépouille ainsi de son caractère essentiellement abstrait, risque de perdre du même coup sa puissance magique ? Il importe donc de garder à l’esprit qu’il ne saurait s’agir, dans ce cas, de répondre à une question comprise et entendue — mais tout au plus d’une hypothèse, ayant presque valeur d’auto dénégation, quant à l’un de ses sens possibles. Nous ne communiquions — je parle pour moi et mes amis car Emma, à en croire sa bio officielle, ne communiquait pas du tout — qu’au moyen d’expressions codées et d’une très grande variété d’onomatopées forgées à partir de l’époque où notre plus grand amusement était ainsi de harceler les retraités, puis enrichies de néologismes un peu plus sophistiqués lorsque notre objectif principal a été de nous montrer aussi blessants que possible les uns envers les autres, ne pouvant rien concevoir de plus distrayant.

Je sais, Florian. Je sais. Ça doit faire un choc, surtout si tu es entouré d’adultes pour qui nos générations ont passé leurs jeunes années à lire Deleuze, ou Derrida, ou Debord (tiens, au fait, pourquoi ont-ils tous des noms commençant par D ? mais j’oublie Barthes et Bourdieu, Camus et Cioran), en fonction du paradi-geding-digme du jour. Plus tard dans notre vie (ou dans la journée ; je ne sais plus) nos occupations, disons plutôt notre absence de toute occupation constructive a bien sûr acquis un supplément de gravité. La musique que nous écoutions était liquide. Nos confidences échangées à mi-voix se perdaient dans cette onde, tout le monde savait tout mais ne comprenait rien, les mots flottaient puis, lentement, sombraient sans se débattre,
(ne rigole pas merde, je n’invente rien — mais non, je vois que ça ne te fait même pas rire) nos confidences —
où j’en étais ?
— mais oui mais oui, je vois qu’il (comme Alain Delon parlant à la troisième personne) était encore sur le point de narrer pour la cent millième fois cette histoire moisie quoique véridique, lorsque le soir où on a suivi Marc sur les toits, Christine, c’était un peu avant, balance une bouteille de bière par la fenêtre depuis l’autre bout de la pièce, sans voir. Assise contre le mur, juste pas envie de bouger et sans doute envie de faire ça. Pas besoin de Gide ou de Lautréamont ou des surréalistes, suffit de s’emmerder. En fait je ne sais plus si c’était elle. C’était son studio, en tout cas : elle était la seule à en avoir un « à elle », au dernier étage d’un immeuble haussmannien rue Daniel Stern. Tu peux ricaner qu’en fait je viens bel et bien de la raconter, mon anecdote inintéressante. Pense un peu à tout le pathos que j’aurais pu y mettre. Les effets de manche et artifices de mise en scène. Qu’en république bananière des Lettres on appelle : « style ». T’y penses, et tu dis merci. En attendant, ma copine Armelle qui est un poil plus âgée que moi (trois ans ?) me racontait qu’une des ses copines était la fille d’un journaliste au Monde ou à Libé, en tout cas plutôt un quotidien de gauche, qui avait écrit sur les ados du début des années 80 un papier où l’aspect « enquête de terrain » se traduisait par des termes tels que « vautrés » et « avachis », l’attitude physique incriminée n’étant pour lui que le signe visible d’une mollesse fondamentale, soit l’absolue nullité d’une génération incapable non seulement de construire mais encore de toute révolte un rien conséquente. Nous étions (c'est-à-dire pour lui : sa fille et les amis de sa fille) AMORPHES. Incultes. Mornes et indifférents. Perdus pour la cause (avant d’être suivis sur cette voie par les quotidiens susmentionnés, et les forces politiques supposées leur être liées). Conformistes peut-être, mais avant tout sans projet. Au singulier comme au pluriel, si bien que même à droite ce conformisme, traditionnellement bien vu, n’avait pas la côte et était assimilé à de l’idiotie pure et simple.

De toute façon, on peut toujours t’entretenir dans l’illusion que tu es le maître du monde ou de l’avenir ou un prodige de nihilisme lucide, il n’en existe pas moins une loi universelle qui veut qu’ado, personne ne t’aime :

« Les pionniers du hardstyle, créateurs de la communauté tecktonik*, regrettent sa popularité grandissante auprès d’adolescents qui lui font perdre son essence. » — Jaxze, DJ (21 ans).

Tu vois !

(…)

[Nous ne t’aimons pas et nous ne te comprenons pas. Mais ça, eh bien ça peut s’arranger. Sinon à quoi serviraient les magazines et le progrès des neurosciences ? Prochain épisode : ADOLESCENTS, LES SECRETS DE LEUR CERVEAU ET DE LEUR COMPORTEMENT.]

[A suivre, donc.]

+

[* Bien sûr la Tecktonik n’est plus d’actualité — mesuré à l’échelle du temps adolescent il s’agit même d’un phénomène carrément antédiluvien. Mais son exemplarité demeure. C'est-à-dire, quant aux réactions que peut susciter, sur une très brève période, un tel phénomène ayant atteint sa masse critique. Souvenir de forums de discussion, de promenades avec des amis : trentenaires+ s’insurgeant devant la « vulgarité » du look et de la musique. Pourtant c’était plutôt sympa de voir pendant quelques mois même en plein Paris des gamins, terriblement sérieux et concentrés, danser dans les parcs et dans la rue. Au cœur de la polémique et de façon justifiée l’aspect marchand. L’affaire de la marque déposée. Tout à fait d’accord. N’empêche, la société ne scrute ses adolescents (appellation d’origine contrôlée : il semblerait ainsi qu’il n’y ait pas d’adolescents dans « les banlieues » mais seulement « les jeunes » : 13 ou 25 ans peu importe, c’est pour mieux t’arrêter mon enfant) qu’à des moments bien particuliers de son évolution. Après tout chaque année il se trouve quelques millions de garçons et filles qui soufflent leurs 14, 15 ou 16 bougies, sans que les médias en fassent leurs choux gras. Puis d’un coup on ne parle plus que de ça, « les ados », comme s’ils venaient d’apparaître parmi nous, téléportés d’une planète lointaine : une invasion d’aliens. C’est que la société, soudain, se fait peur. Au propre comme au figuré. Elle se regarde dans le miroir et n’est pas sûr d’aimer ce qu’elle voit et préfère imaginer que ce qui est en cause n’est pas son reflet mais quelque chose d’extérieur. Au choix : un massacre des innocents, une invasion non pas finalement d’aliens mais de mutants, ou encore un massacre des mutants, voire une invasion d’innocents. La série des textes « Florian » ne veut pas juger le présent, il s’agit plutôt d’un refus d’idéaliser le passé. Pour les Mutants Anachroniques, c’est aussi l’occasion, sur un mode très Stanislavski, d’endosser le rôle de la méchante reine jalouse de Blanche Neige. - FM]

samedi 1 août 2009

NORD SUD - Florian 4bis: "Last Days of les mythologies de Roland Barthes,The King Size Ready-Made Experiment".



EXTÉRIEUR JOUR:
Les branches des sapins pendaient, lourdes dans l’air moite. Au ciel passaient des nuages gris, et tout était si opaque… Puis la brume se levait et se traînait pesante et moite sur les buissons, avec tant de paresse, tant de lourdeur. (---) D’abord il marcha avec lenteur (…), puis il marcha avec une rapidité désespérée ; le paysage l’angoissait, il était si étroit qu’il craignait de se heurter à tout.

Il poursuivait indifférent sa marche, peu lui importait le chemin, qu’il monte ou descende. La fatigue, il ne la ressentait pas, simplement il lui était désagréable, par moments, de ne pouvoir marcher sur la tête…



Au début il ressentait une oppression dans la poitrine chaque fois que les pierres s’éboulaient, que sous lui s’agitait par secousse la forêt grise, dont la brume tantôt engloutissait les formes, tantôt dévoilait à demi les membres puissants. (…) Tout lui apparaissait si petit, si proche, si trempé. Il aurait aimé mettre la terre à sécher (…). Il ne comprenait pas qu’il lui fallût un temps si long pour dévaler une pente, pour atteindre un point éloigné. Il pensait qu’il lui suffisait de quelques pas pour tout parcourir. Par moments seulement, quand l’orage rejetait les nuages dans les vallées, que leurs vapeurs montaient en bouillonnant le long de la forêt, que les voix se répercutaient sur les rochers (…) qu’ensuite le vent expirait, que tout en bas du fond des ravins montaient des sons évoquant une berceuse ou des tintements de cloches… alors sa poitrine se déchirait, il s’arrêtait, suffoquant, le corps plié en avant, les yeux et la bouche grand ouverts, il lui fallait, pensait-il, amener l’orage en lui, faire en lui tout tenir (…).

Il faisait un froid humide ; ruisselant des rochers l’eau sautait sur le chemin. (---) Il n’arrivait plus à s’y retrouver ; un sombre instinct le poussait à chercher son salut. Il butait sur les pierres, il s’écorchait de ses ongles ; sous la douleur il commença à reprendre conscience. Il se précipita dans l’eau du bassin, mais celui-ci n’était pas profond, il y pataugea.



Pierraille grise, (…) rochers et sapin. (---) Là-haut il s’assit. (…) Tout (était) si tranquille, si gris, si vague. Il se sentit terriblement solitaire. Il était seul, tout seul. Il aurait voulu se parler, mais ne le pouvait pas, il osait à peine respirer ; quand il cambrait le pied, il avait l’impression que résonnait un tonnerre au dessous de lui (…). Une peur sans nom le saisit dans ce néant : il était dans le vide ! Il se leva brusquement et dévala la pente.


INTÉRIEUR JOUR:
Vers cette époque, Lukas vint avec sa fiancée (…). Dès cette arrivée, Blake fut contrarié ; il s’était fait sa petite place à lui, le peu de calme qu’il avait lui était des plus précieux…. Et maintenant survenait quelqu’un qui lui rappelait trop de choses, avec lequel il lui fallait parler, discuter, et qui était au courant de sa vie.

Il entra ; ses boucles blondes pendaient sur son visage blême ; il avait des tressaillements dans les yeux et tout autour de la bouche, ses vêtements étaient déchirés. C’en était bien fini du bienfait qu’il avait tiré du calme (…) et du silence de la vallée ; le monde où il avait voulu avoir sa place présentait une monstrueuse déchirure ; il n’éprouvait ni haine, ni amour, ni espérance… seul un vide effroyable, et l’inquiétude torturante à vouloir le combler. Il n’avait RIEN. Ses actes, il ne les accomplissait pas en toute conscience, c’était un instinct au fond de lui qui l’y contraignait. Quand il était seul il ressentait à tel point l’horreur de la solitude qu’il se parlait sans cesse à voix haute, qu’il lançait des appels, et puis il retrouvait sa frayeur, avec l’impression qu’une voix étrangère s’était adressée à lui.

Dans la pièce où pointait le jour, tout dormait, même la jeune fille s’était calmée. Elle était inclinée en arrière, les mains repliées sous la joue gauche ; ce qu’il y avait de fantomatique dans ses traits avait disparu L’homme s’éveilla. Ses yeux tombèrent sur une image qui brillait au mur, ils la fixèrent avec insistance et sans faiblir ; alors il se mit à remuer les lèvres. (…) Il s’avança jusqu’à la fenêtre et l’ouvrit, l’air froid du matin le fouetta.



EXTÉRIEUR NUIT:
Il traversa le village. Les lumières brillaient derrière les fenêtres, en passant il jetait un regard dans les maisons : enfants à table, vieilles femmes, jeunes filles, rien que des villages calmes, silencieux. Il lui sembla que c’était d’eux que la lumière émanait. (---) Des formes passaient rapidement devant lui, il se pressait contre elles ; c’étaient des ombres, la vie lui échappait, et ses membres étaient tout engourdis. Il s’agrippait à tout ce qui autrefois faisait couler plus vite le sang dans ses veines, il essaya tout mais… n’était que le froid, le froid !

Tout affluait de nouveau. Ce qu’il entrevoyait de son ancienne condition le faisait tressaillir et jetait des traits de lumière dans le chaos désolé de son esprit.


INTÉRIEUR NUIT:
Entre temps, des gens étaient entrés (…), ils se prosternaient sans un mot. La jeune fille était étendue, agitée de tressaillements, et la vieille chantait d’une voix gutturale.





Tout ce qui l’assaillait, la musique, la douleur l’ébranlait. Pour lui l’univers n’était que blessures ; il en ressentait une douleur profonde, indicible. Et maintenant, une autre présence : une bouche divine, palpitante, se penchait sur lui et se collait à ses lèvres ; il monta à sa chambre solitaire. Il était seul, seul ! Alors la source jaillit, des fleuves coulèrent de ses yeux, il se recroquevilla sur lui-même, ses membres furent agités de tremblements, il eut l’impression de se dissoudre, d’éprouver une volupté à laquelle il ne trouvait de cesse ; finalement il redevint lucide, il se prit d’une sourde et profonde commisération pour lui-même, il pleura sur son sort, sa tête retomba sur sa poitrine, il s’endormit.



Au ciel, c’était la pleine lune ; les boucles glissaient sur ses tempes et son visage, les larmes étaient suspendues à ses cils et venaient sécher sur ses joues… ainsi gisait-il maintenant là, seul, et tout était calme et morne et froid.


INTÉRIEUR JOUR:
Les demi tentatives de suicide qu’il ne cessait d’entreprendre n’étaient pas très sérieuses. C’était moins le désir de mourir (dans la mort il n’y avait pour lui pas plus de calme que d’espérance) que, dans les instants de la peur la plus redoutable ou dans ceux du calme sourd aux frontières du néant, la tentative de reprendre conscience grâce à la souffrance physique. (…) Il était assis froidement résigné dans la voiture lorsqu’ils quittèrent la vallée en direction de l’ouest. Où on le conduisait lui était égal.

En réalité ce n’était pas vraiment de lui qu’il s’agissait, il était poussé par un puissant instinct de conservation : c’était comme s’il était double et qu’une partie de lui-même cherchait à sauver l’autre, et qu’elles s’appelaient l’une l’autre ; en prise à la peur la plus vive, il racontait des histoires, récitait des poèmes, jusqu’au moment où il revenait à lui.

Au moment de conclure, il avait pris de l’assurance, et les voix se remirent à chanter :
Fais qu’en moi les saintes peines
Jaillissent comme des fontaines.
Que soit la souffrance tout mon gain,
Que soit la souffrance mon service divin.





© Georg Büchner traduit par Lionel Richard, Gus Van Sant, montage : Mutants Anachroniques Summer Camp !

jeudi 2 juillet 2009

SUD - Assise (FLORIAN RANGE TA CHAMBRE! part 3)

Épisodes précédents: 1 (vidéo-citation), 2&3.

3.

C’est dimanche, la petite est scotchée devant la télé depuis ce matin. Ils sont brièvement sortis de la chambre pour nous faire manger à midi. J’ai plus de piles dans mon walkman rose energetic groove. Je viens m’asseoir à côté d’elle. Ça halète et ça gémit dans la chambre du fond. Électriques, les pulsions accélèrent comme si quelqu’un prenait une branlée. Des coups nets et secs, répétés, sur le ventre et sur les cuisses. Je monte le son de la télé. Ça claque sec et puis un cri qu’on étouffe. La porte s’ouvre, le corps disparaît dans la salle de bain. La chair sous l’eau j’imagine. Le bruit de la douche. Rapide. Re-claquement de porte. Je vais fumer une cigarette sur le balcon. J’ai treize ans. Bientôt je serai un écrivain célèbre. Ça devrait m’arriver vers mes dix-neuf ans. Un bouquin fracassant et surtout ma vie. J’ai une vie tellement déjantée que les journaux ne savent plus où donner de la tête. Toutes ces fêtes, les yeux camés jusqu’à la rétine. Même Bowie est amoureux de moi. Tout Paris, Londres et même New York se prostituerait pour passer ne serait-ce qu’une nuit à essuyer mon vomi. Je marche la tête haute, j’ai l’air si fière, je me fous de tout. J’ai un corps long et fin, des cheveux long aussi, des petites dents en porcelaines et depuis que je shoote, mes yeux restent verts tous le temps. We can be heroes — just for one day.

Depuis que je l’ai rencontrée en colonie de vacances l’été dernier, on se voit presque tous les samedis après-midi. Elle m’a emmenée pour la première fois dans un café remplis de mecs et de nanas super bien fringués comme elle. Avant ce mois de juillet aux Baléares, je portais de longs pulls rose tricotés par tatie. Depuis, ça a été une vraie révélation pour moi — là bas, je me sentais comme une pauvresse avec mes chemises La Redoute à côté de cette déesse brune un mini short kaki et T-shirt blanc — j’ai fait un effort. J’ai supplié maman de me payer un sweat Chevignon vert et un de ces jeans ultra large et hors de prix qu’ils ont tous. Mais rien à faire, je ressemble toujours à une paysanne en goguette. Je me dis que tout ça n’a finalement pas grand-chose à voir avec les fringues, c’est un truc que j’ai pas. Samedi dernier une de ses copines a dit c’est quoi cette plouc ? J’ai fait semblant de rien entendre. Arrête elle est vraiment adorable ! Adorable ? Putain, j’aimerai bien. Ce café, en fait c’est plutôt un bar, fait boîte de nuit le samedi après-midi. Tous les garçons et les nanas les plus populaires de collèges de Bordeaux y vont. En bas y’a des glaces partout et tout le monde s’agite devant selon une étrange et unique chorégraphie tribale. Ne regarder que soi, ne danser avec personne, sauf si la personne en question vient se mettre derrière toi (ce qui signifie en général qu’elle veut sortir avec toi). Alors là, tu danses mais sans te retourner, en regardant vos deux visages et vos deux corps avancer et reculer devant la glace. Les bras font des espèces de moulinets de bas en haut. J’ai essayé de choper le truc, pas fastoche. En fait j’ai assez peur d’être ridicule. Le plus souvent je reste assise et je regarde. Personne ne vient me parler et je ne parle à personne. Le soir quand je rentre, j’ai la permission de 19 heures, je me sens terriblement vide. Je mets mon walkman rose energetic groove sur les oreilles et je monte dans le bus :
I walk in a room, you know I look so proud
I'm movin' in this here atmosphere, well, anything's allowed
and I go to this here party and I just get bored
until I look out the window, see a sweet young thing))


Pourtant, si quelqu’un voulait me priver de ces samedis après-midi, j’en mourrai je crois.

À SUIVRE.

jeudi 4 juin 2009

NORD - Blog Is Not Dead, FLORIAN RANGE TA CHAMBRE! continued: part. 2 & 3

Pour la première partie, cf. vidéo-citation.

(Beauty n°)
2.

Merci, cher Florian, de te faire de nos idéaux de jeunesse une idée si haute. Si tu veux tout savoir, au risque de paraître faire de la provoc à deux balles, je me crois fondé à affirmer que la seule chose à laquelle j’aspirais quand j’avais ton âge (au risque de paraphraser une alors fameuse interview du chanteur du groupe de hard Wasp, qui sous son hideux maquillage chiffrait dans les 40 ans : autant dire que pour nous il était grabataire), c’était: tirer un coup. Je pensais très sincèrement que la fin des temps peut-être, la fin de ma vie à coup sûr seraient venues avant que j’y parvienne.

Cette idée absurde, selon quoi nous aurions de tous temps entretenu ce « rêve » d’harmonie familiale et de stabilité serait-elle à imputer à ceux des trentenaires ou quadragénaires actuels pour qui « le couple » et « les enfants » constituent, il faut bien te mettre ça en tête, un genre d’ultime tentative pour NE PAS ressembler à leur parents ? Lesquels, s’ils se sont souvent mariés jeunes, ont à peu près tous divorcé ? Sans doute le fait que mes propres parents m’aient si longtemps dissimulés la désintégration déjà consommée de leur union n’est-il, à l'inverse, pas étranger au peu d’empressement que j’ai montré jusqu’à ce jour à me convertir à l’idéal de la famille ressuscitée. Le cadavre pour moi est encore trop frais.

On finit bien par se mettre avec quelqu’un parce que, tout seul, c’est trop dur. Vivre ensemble c’est trop dur, alors on se sépare.
Pour nous comme pour vous, tout est trop dur.
Tu vois !
On est faits pour s’entendre…

Au fait ça ne te dérange pas si je rentre avec vous, je veux dire : toi et ta petite copine, là ? --- (L’expression m’est à l’instant re-surgie toute armée de mes défuntes années en tant que guide touristique : le pater familias caractériel d’un consanguin lobby enkysté au sein du groupe que j’accompagnais s’était convaincu, sans jamais le dire tout à fait explicitement, que j’étais non seulement gauchiste, mais aussi juif et « pédé » : avant d’écrire à ce sujet une lettre incendiaire aux responsables de l’agence de voyage, poussé par sa moitié qu’embarrassaient ses perpétuelles vociférations, il s’était mis en peine de me faire un cadeau, une mini bouteille de champagne ou mousseux achetée dans l’avion qu’il me remis « à condition » qu’abjurant, clause non formulée, mes mœurs sodomites, je m’engage à la boire, clef du code : « avec la petite copine ».) --- Elle est bien jolie, je trouve, poursuit-il, émoustillé autant par cet aparté mémoriel que par le souvenir d’innombrables heures perdues sur Suicide Girls dot com. Surtout ne faites pas attention à moi. Je resterai tranquille dans mon coin. À m’occuper de mes petites affaires. Mieux que toi des tiennes, à ce que je vois, mais c’est bien normal à ton âge — le sexe adolescent dans l’odeur des chaussettes sales — l’odeur des chaussettes sales bourrées dans un sexe adolescent (trop propre l’éros juvénile, qui pourtant occupe partout le devant de la scène, d’étranges courts-circuits pulsionnels précèdent le crash inévitable d’un idéal payé à crédit : demeurer jusqu’à 60 ans cette mince jeune femme sans cellulite, ce garçon gagnant à digestion rapide* !) — des cendres sur le tapis. La morsure barbelée d’un appareil dentaire de jeune fille. L’auréole d’un maillot de foot (+pour chauffer les stades, on met sur les podiums des danseuses de 17 ans*) --- Comme Gide et William Burroughs et Lewis Carroll, j’aime la jeunesse. Même désespérée. Même nihiliste. Du moment qu’elle baise. Au moins ça me change de la mienne.

« Je ne dirais pas ça, moi !
— Toi, Emma, c’est différent. Ces choses ne t’ont jamais posé de problème. On en a déjà parlé. Quand je t’ai tuée.
— Je me rappelle.
— Trop top.
— Arrête, il ne parle pas comme ça le petiot : c’est un intellectuel de 15 ans. Mais tu as raison, il est joli. Ils sont tous les deux jolis. »

Vous êtes sûr que ça ne vous pose pas de problème ? Avec ce clitoris qui ressemble plutôt à une bite — mais qui n’est pas tout à fait une bite quand même —, cette écriture bien évidemment androgyne, mais pas sur un mode binaire. Si EMD est aussi Christiane F. (l’Emma provinciale à 13 ans se rêvait droguée et prostituée), alors moi F. Moulin je suis selon toute probabilité le type à la Mercedes qui la ramasse devant la gare de Bannhof-Zoo. En revanche fm+emd demeure irréductible à la somme de ses parties. Génitales, naturellement :

Tournez-vous si ça vous gêne.

//

3.

FTU — Female To Unknown — « Cette tactique qui nous semble le signe de l’interchangeable. »

Mais non. Il faudrait bien plutôt parler d’une « indifférenciation ». Qui dans le cas du petit bonze FTU en battle-dress, éphèbe égérie de Cynthia (c’est cela qui m’a le plus frappé dans le documentaire de Cynthia sur la transsexualité : la différence de discours, ou plutôt non : de ton, entre les différentes générations de transgenres), se teinte, je le crains, de véritable indifférence, indifférence pour tout ce qui n’est pas sa mission pionnière d’habiter l’entre-deux, inhabité car inhabituel — même à ceux, plus âgés, qui ont conquis le droit de passer la frontière, de muter d’un sexe à l’autre, avec encore, cependant, l’idée d’un passage de l’autre côté : « Je croyais être fait comme mon père, puis on m’a dit : Tu es une petite fille. » --- « Je voulais être un garçon. » --- « Je me sentais une femme. » --- Tandis que notre petit moine mâtiné de Lara Croft, du haut de ses 20 ans et des poussières, porte un tout autre regard sur le théâtre des opérations, refusant de troquer une identité contre une autre qui aurait été, elle aussi, préalablement définie.

Disant « liberté » là ou d’autres avaient dit : « solitude ».

On associe souvent — soit par ignorance, soit, pour les intéressés, mû par la nécessité et le sentiment d’une communauté de combat — transsexualité et homosexualité. Deux notions qui ne sont pourtant pas du même ordre, ici : « Qui j’aime », là : « Qui je suis ».

« J’ai été une fille, et je ne me reconnaissais pas dans ce qu’on attendait de moi en tant que fille. J’ai voulu devenir un garçon, mais ce qu’on attendait d’un garçon je ne m’y retrouvais pas non plus. »

Vois-tu, mon petit Florian, ce qui, pour nous, constituait au mieux un dilemme (dont toute résolution se heurtant à l’inertie sociale pouvait mener cependant au combat, sur le mode héroïque : la lutte contre la psychiatrisation ouverte ou rampante des choix d’identité sexuelle aura-t-elle constitué en la matière l’ultime de l’ère collective et militante ?) est devenu pour vous un jeu. L’identité un champ d’expérimentation sans limites admises. Sans limites et sans règles — or un jeu sans règles n’est plus un jeu, mais une Quête sans plus de fin. La quête sans possible aboutissement définit ce qu’on appelait jusqu’ici : RELIGION. Ce culte d’Ego alors que le Moi (comme le montre l’exemple du sinistre monsieur Moulin) est désormais insauvable, voilà qui fait donc une religion tout à fait crédible — une réalité sociale objective dont la nature, sur le plan subjectif, est d’être sans issue.

Question naïve : si toute norme ou valeur n’est rien d’autre qu’une construction qui possède une utilité sociale, tant que cette utilité persiste, de quel droit prétendrons-nous la déconstruire ? Parce que sans doute nous vivons déjà dans une autre utilité sociale, qui peine à se reconnaître comme telle.

L’homme doit être surmonté. No man’s land.

La norme est un frein à l’innovation. C’est, en substance, le constat que fait notre petit moine. Ses aînés, les pionniers transgenres, étaient « en crise ». Pour eux de façon très personnelle et irréductible la norme établie imposée était une greffe qui ne prenait pas. Dans l’un comme l’autre cas je n’ai pas la prétention d’avoir « bien » compris, encore moins de confisquer leur parole : je dis comment simple récepteur — mais bien sûr cela ne saurait être, quiconque prétend absolument au monopole de sa propre compréhension, tout geste devant être interprété pour être humainement perçu, ne devrait pas seulement se taire mais se cacher — j’entends leurs propos, tels que restitués dans le film**. Et, surtout, ce fossé entre la parole douloureuse et du plus jeune le silence souverain.

Dans une philosophie occidentale rarement fondée sur le cercle (pour cause de nécessaire Progrès), étrangement circulaire apparaît pourtant le classique : « Je pense, donc je suis » — qui suis-je ? Celui qui pense, naturellement. Or si au lieu de cela tu dis : « Je me construis » ou, mieux : « Je m’invente », qui est ce « Je » qui te construit et t’invente, s’il n’existe pas encore ? — Une « mutation anachronique », je suppose.

Narcisse n’est pas Florian, et n’a nul souci de la fin du monde. Narcisse a cette intelligence de la révolte postmoderne qui ne revendique aucun objectif défini, mais la liberté de tendre --- Neverland est son domaine, Vendredi son fardeau. (Notons que ce Neverland n’a rien, ça alors rien du tout, de celui d’un dégât collatéral de 50 ans abîmé exsangue — doublement littéral — sur ses millions. L’erreur fatale croisant Narcisse serait d’oublier combien véritable est sa beauté.) +On sait ce qu’il est advenu de la nymphe Echo :

(…)

The Beautiful Ones, they hurt you everytime.




À SUIVRE.


* [les deux fois : bouts de phrases repris, très librement, d’un entretien avec Benjamin Barber paru dans le n°2 de la revue Ravages, consacré à « l’infantilisation générale » et où figurent par ailleurs d’importants articles de Paul Virilio et Bernard Stiegler.]

** [« L’Ordre des mots » : un titre qui nous renvoie, précisément, à la médiocre perméabilité de notre entendement structuré par (un certain état de) la langue : le genre, le nombre.]

mercredi 20 mai 2009

NORD/NORD SUD - Interlude papier: La Passe n°8.

ATTENDU, premièrement, que : le grand humoriste André Breton y allait un peu vite en besogne lorsqu’il écrivait en 1920 qu’on était peut-être tout près d’abolir le principe de réalité ; deuxièmement, que pour la réalité ce peut certes être vrai, mais que le principe, sous la forme idéelle de l’argent ($$$), en reste tenace ; troisièmement, qu’il m’a conséquemment fallu accepter ces jours-ci d’effectuer force travaux mercenaires en complément de mon boulot alimentaire habituel, qui me rapporte par mois grosso modo un peu moins que la somme que je dois à la personne qui partage mon existence ; quatrièmement, que la solution paresseuse à ce problème, idée de mon psychiatre, consistant à épouser ladite personne sous le régime de l’indivision de biens me paraîtrait un rien déloyale et fort peu romantique ; cinquièmement, qu’à trop tarder à la rembourser je cours le risque que cette même personne m’expédie faire le trottoir, ce qui à mon âge ne serait pas raisonnable ; sixièmement, qu’en raison des travaux mercenaires sus cités, non dépourvus d’intérêt d’ailleurs, ainsi que de tracas de santé liés sans doute à ma vieillerie elle aussi déjà mentionnée, je ne suis pas très libre de mon temps ; sixièmement, qu’il m’est cependant apparu dans un flash déplaisant que le premier segment de la suite de : « Florian, range ta chambre ! » était décidément trop nul pour être posté tel quel ; septièmement, qu’il est impossible pour des raisons de cohérence de poster la contribution d’Emma avant la mienne, idem pour notre contribution commune qui sera musicale ; huitièmement, que le temps qu’il nous reste pour écrire a été employé à d’autres projets de plus longue haleine ; neuvièmement qu’avec tout ça on est pas dans la merde -------------------- IL A ÉTÉ DÉCIDÉ de mettre a profit cette vacance afin d’attirer l’attention de nos visiteurs et amis, puisqu’il a aussi une vie hors ligne, celle-ci, répétons-le, plus ou moins réelle, sur la parution d’un extrait de notre Grand Œuvre dans le n°8 de la revue poétique La Passe.

(Veuillez par ailleurs noter comme se laisse ici le caractère intrinsèquement parasitaire de toute rhétorique, puisque cette information figure déjà noir sur blanc, ou quelque chose dans le genre, dans le titre du post.)

C’était important pour nous d’y être, dans cette revue, à cause de la place de choix qu’elle réserve aux formes d’écriture collectives, aux passages de relais littéraires, etc. J’ai beau avoir été taxé récemment de narcissisme, je crois comme Joë Bousquet qu’il n’y a pas de parole poétique qui ne soit réponse… Une dimension de la littérature souvent occultée, incontournable pour nous qui avons formé le binôme fm+emd :Mutants Anachroniques, et cela même si aujourd’hui nous travaillons de nouveau tous deux parallèlement à des projets autonomes — un extrait (alors encore, je crois, à l’état d’ébauche) du work in progress d’Emma a d’ailleurs été posté sur le blog voici quelques mois.

Je ne vous imagine pas, juste parce que vous aurez lu ces lignes, vous précipiter toutes affaires cessantes faire l’acquisition de la revue afin d’y découvrir ou redécouvrir notre contribution. Mais bon, les Parisiens, n’hésitez pas à y jeter un coup d’œil si jamais vos pas devaient prochainement vous mener dans l’une de ces librairies :

Anima, 3, rue Ravignan dans le 18e – Halle Saint-Pierre, 2, rue Ronsard, à nouveau dans le 18 - Compagnie, 8, rue des Écoles, dans le 5e (sauf confusion de ma part ils ont toute une salle au sous-sol dédiée aux revues) – Galerie-Éditions L. Mauguin, 1 rue des Fossés-St-Jacques, 5e – La Lucarne des Écrivains, dans le dix-neuvième.

Les heureux habitants d’Amiens trouveront La Passe à la librairie du Labyrinthe, 37 rue du Hoquet. L’Orange Bleue est toujours à Orange, chers amis sudistes si vous n’y trouvez pas ou plus d’exemplaires, vous y trouverez au moins une des deux auteurs de X (notre contribution, donc), tapie dans la brume électrique. Gaffe, car Emma, sphinx redoutable, est connue pour déchiqueter impitoyablement tout client incapable de déchiffrer ses énigmes et qui s’aviserait, en prime, de marcher sur ses chaussures en daim bleu. C’est une métaphore, bien entendu. Enfin je crois.

fm.