vendredi 21 novembre 2008

NORD SUD - Portrait de FM en poète persan ou De l’obsession de faire connaître Le Pillage et de se laver les mains

Rassembler la documentation nécessaire, tâche ingrate à l’extrême mais relativement aisée pour moi qui fut sa sœur.

Il eut bien tôt assez de son état et de la mesquinerie de son milieu. Dont point n’était exempt. Fils d’un scribe aisé, mais se sentant demeuré paysan parmi des condisciples tout frais descendus des jardins de Babylone, encore jeune poète, il avait écrit jaloux :
(...)
Gentilshommes de la Cour, de la Suite et de la Cornette,
Qu’ils les faussent, les ouvrent, les escartent !
Et passent par le mitan,
Et font halte après,
Et se retirent froidement !

Pourtant il savait ne pas pouvoir passer toute sa vie à respirer les aisselles épilées des filles aux concerts — « Non tu ne peux pas t’asseoir sur mon lit juste en sortant du métro c’est plein de microbes bordel ! Ou alors t’enlèves ton jean—* » Comment laisser les choses en l’état ? « J’avais envie de baiser tout ce qui bouge et sans doute les cadavres aussi. Tu l’as sur toi le désinfectant pour les mains ? »

Les pénibles vicissitudes de son existence, pour une bonne part, il en fut seul responsable. Il semble que la première rédaction du Pillage ait été achevée dès 2001. 666 pages tapuscrites sur un rouleau unique. Fermer à double tour la serrure principale, les 2 verrous. Replacer la clé dans la serrure principale pour vérifier qu’elle est bien fermée. Fermer ouvrir ouvrir fermer. Tour de clé à gauche, un autre à droite. Tirer sur la poignée à s’en faire blanchir les phalanges. Oui c’est bien fermé. Il descend alors chercher du pain. Pendant ce laps de temps, un ami calligraphia l’ouvrage en 7 volumes, un autre se proposa pour le réciter. En effet, l’époque voulait que toute œuvre nouvelle fût présentée au Prince, au moins aux gens du bureau — Au fait, est-ce que j’ai bien fermé la porte ?

Pour lui le bureau — où mon rôle de valet Matti éprouve mes yeux et mon tempérament — était une chose aussi énigmatique, aussi digne d’admiration que l’est une locomotive pour un petit enfant. Lorsqu’il y parvint, la roue du sort avait tournée : un nouveau ministre, animé de toutes autres dispositions, se trouvait en place. Appliqué à faire de sa cour de Boukhara le centre d’un nouveau mouvement. On ne sait si notre poète, fouailleur de vieilles chroniques, s’y reconnaissait, plus qu’il n’avait pu se reconnaître dans les précédentes rénovations. Peut-être, d’ailleurs, n’était-ce guère souhaitable : tant lui était difficile d’apprécier à sa juste valeur une chose suspecte d’offrir, à quelque niveau que ce fût, la moindre ressemblance ou analogie avec cette personne qu’entres toutes il exécrait. Non pas le prince — le ministre encore moins : LUI. Hochant la tête d’un guichet à l’autre pour finir par arriver jusqu’au bon, désemparé, se balançant d’un pied sur l’autre et se demandant que faire, il triompha de l’épreuve en exhumant le nom d’une bataille oubliée. Parvint à présenter le livre à Mahmoud, mais celui-ci n’y prêta guère attention. Il décida de chercher fortune ailleurs — Qu’est-ce que j’ai fait de ce putain de désinfectant ? — Et reprit alors le chemin du Khorasan.

Il croyait y pouvoir compter sur l’appui du grand vizir. Entrer, présenter l’œuvre, prendre sa monnaie, découvrir qu’on lui avait donné un écu de trop (êtes-vous déjà entré avec lui dans un bureau de poste ?) Y contractant peut être une maladie, incapable de dénouer autrement l’équivoque, réelle ou imaginaire — Merde où sont les toilettes ! Il faut que j’aille me laver les mains… — Arrivé en bas, à la dernière marche, il s’aperçut qu’en fait, l’écu qu’il avait rendu lui appartenait. À bout de force, littéralement assailli par une lumière blanche et tremblante, le monde était et reste une énigme pour lui. Un secret mystique. Il pensa remonter, réclamer la piécette, puis craint de déranger pour si peu, s’en serait voulu de passer pour pingre. De crainte de la colère du vizir, finalement il s’enfuit.

Ispahan, ville aux environs de laquelle il faillit périr noyé — à cause de l’état d’esprit ou plutôt de nerfs dans lequel je ne m’étais pas trouvé, — il s’en éloigna lentement, comptant et recomptant encore. Il décida un ultime voyage pour présenter le Pillage — satire qui ridiculisait de puissants voisins, tel de la neige ou du sable envahissant les maisons d’Elista — à Chahryar, émir des côtes caspiennes.

En chemin, il s’arrêta aux bains publics pour se laver les mains, et se fit servir un verre de bière, privé de tout appui. Non il n’a pas pu dire au directeur auquel il vouait une admiration éperdue (sérieux !) parce qu’il tapait si vite sur son PC, gris au milieu des plaines venteuses : J’ai toujours eu la tête pour la diplomatie, mais pas les nerfs. Le manuscrit, il n’en était toujours pas satisfait. Pas le directeur. Lui. Mentir, mentir au directeur ? Non impossible. « Si tu avais senti sa main au contact de la tienne tu l’aurais retirée. Un rôle qui ne me serait pas si pénible si je n’appréciais ni respectais autant… » — Alors laisse tomber lui dis-je. Nul besoin de nourrir de grandes illusions sur ton charme pour en être un rien troublé. « — Comment ça laisse tomber !?? » Et ce manège se répétait dans chaque magasin, chaque restaurant, chaque cour. Sans parler des incessants remaniements de notre œuvre commune, qui n’était jamais présentée que dans des mises en scènes grandioses, complexes machineries à tout moment susceptibles de pannes, ses divers éléments dispersés à dessein au gré de labyrinthes baroques, engendrant sans cesse de nouvelles significations qui se perdaient dans le vent de la fête. L’inutilité de l’effort provoque un sarcasme amer. « Par la barbe du prophète, tu n’es qu’un putain de Kafka ! » braillai-je une fois dans le combiné. Par malheur, le trône des Samanides croulait déjà.

Finalement de retour, il eût bien tôt assez de son état et de la mesquinerie du milieu : « De moyens et de grades point, comme aucun de mes compagnons… qu’aujourd’huy je les vois advancez comme potirons et fort aggrandis. » Du fond du cœur, la plupart des gens qu’il se forçait à côtoyer, ça lui faisait du mal. Souffrance qui disait-il aurait été bien moindre s’il n’avait apprécié, s’il n’avait respecté autant, et cetera, et cetera. Lui qui savait ne pas pouvoir passer toute sa vie à respirer les aisselles épilées des filles aux concerts ! — « Quand tu en vois une qui n’a même pas 25 ans venir t’expliquer à toi combien elle est pétée, mais alors à quel point… » — Toujours ce gimmick hors de sa portée auquel il vouait, naïf la plus haute estime. En dehors du temps effectivement passé à écrire, me confiait-il dans une de ses lettres, je me sens écrasé et indigne.

Un matin, les mulets paissaient dans l’herbe haute des rives. Il s’avança jusqu’à la rivière pour s’y purifier les mains. Puis, avant de lui dédier le Pillage, qu’il passa quelque temps à polir encore, il rompit alors toute relation avec le vizir et enfin, il vint au monde.


* Les passages en italiques reproduisent divers propos saisis sur le vif, ou bribes de confessions de FM, par moi recueillies.

Autres sources :
Milena, Margaret Buber Neumann — Mémoires du seigneur de Brantôme — Les vies de Firdûsî et de Dietrich Grabbe, in Le Dictionnaire des auteurs, de Valentino Bompiani, Robert Laffont — La Mort en Perse, Annemarie Schwarzenbach.

2 commentaires:

fabrice a dit…

ça lui ressemble en effet...

Olive Oï a dit…

Et à quand le portrait d'EMD par FM ?